Le cubisme au tempo du classicisme

Guy Gilsoul Journaliste

L’exposition du musée d’Ixelles organisée à partir des collections de la société espagnole Telefonica fait la part belle à tous ceux qui, autour de Juan Gris, cubent l’art jusque dans les années 1930.

D’emblée, un rectificatif s’impose. L’exposition du musée d’Ixelles n’affronte pas le véritable séisme visuel que provoquèrent les £uvres des pionniers Braque et Picasso, entre 1907 et 1911. En effet, les tableaux proviennent tous de la collection acquise au fil des ans par la société de télécommunications espagnole Telefonica. Or, en 1983, lorsque celle-ci décide de s’engager dans une politique de mécénat, les prix atteints par les toiles des deux créateurs phares du mouvement sont devenus inabordables. Du coup, c’est vers un autre Espagnol, souvent cité comme  » le brillant second « , Juan Gris, que se focalisent les achats. Or, si celui-ci est bien accueilli au Bateau-Lavoir à Paris par Picasso dès 1906, son £uvre ne prend son envol qu’à partir de 1913. Or, à cette date, les deux leaders du mouvement n’exposaient déjà plus avec leurs homologues mais avec Marcel Duchamp, à New York. La page semblait donc déjà tournée. Dès 1911, en effet, d’autres peintres et sculpteurs (Léger, Delaunay, Villon, Ozenfant, Gleizes, La Fresnaye…) orientent le cubisme vers diverses voies. La guerre finira le travail, laissant à Paris le champ libre aux artistes étrangers. Donc à Juan Gris, entre autres. Le cubisme va ainsi devenir un style international jusque dans les années 1930 et s’étendre jusqu’en Amérique du Sud. Certains vont prendre appui sur ses audaces initiales pour oser un travail plus singulier (on songe à Mondrian, Malevitch ou encore Chagall). D’autres, comme le révèle l’exposition (Maria Blanchard, Alexandra Exter, Natalia Gontcharova, Jean Metzinger…), vont peu à peu faire du cubisme un style empreint de classicisme. Picasso, encore lui, y mettra bon ordre en 1937 avec Guernica.

Voir comme un cubiste

L’expérience impressionniste consistait à mieux voir. A distinguer, par exemple, sur le motif, la couleur relative (influencée par les changements de la lumière ambiante et les influences des teintes voisines) et la couleur absolue (dégagée de toutes ces influences). En observant celle-ci sur chaque parcelle de couleur (les reflets), Monet et ses amis re-construisaient une impermanence à la fois vaporeuse et fragmentée. L’expérience cubiste va à son tour, confronter deux aspects du réel : celui que l’on voit (l’ellipse d’une assiette par exemple) et celui appelé le réel absolu (le cercle de cette même assiette). Ce faisant, c’est la forme et non plus la teinte qui est en jeu. Après une période de fragmentations qui aboutit, en 1910, à dissoudre le motif dans une suite d’éclats géométriques traversés de lumières, le procédé du collage réintroduit la forme et, avec elle, la surface et la couleur. Du coup, le tableau devient le lieu où se conjuguent ce que le peintre cubiste André Lhote appellera les  » invariants plastiques  » et, parmi eux, l’art de la composition. Fascinés par la géométrie (et particulièrement par les thèses pythagoriciennes), certains vont même soumettre la structure du tableau aux lois des accords harmoniques. Mais ce faisant, Jacques Villon, fondateur du groupe de la  » Section d’or  » peut écrire :  » Là où le cubisme déracine, la section d’or enracine.  » Bref, à partir de 1914, Juan Gris et tous ces autres réunis au musée d’Ixelles proposent d’en revenir à la tradition classique d’une £uvre refermée sur elle-même, équilibrée et musicale qui aura intégré un langage enrichi par la révolution cubiste.

El cubismo, Ixelles, musée communal, 71, rue Van Volsem. Jusqu’au 25 avril. Du mardi au dimanche, de 11 h 30 à 17 heures. www.elcubismo.museedixelles.be

GUY GILSOUL

Des £uvres musicales enrichies par la révolution cubiste

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