Le coureur et le manager

Romain Zingle, originaire de Chimay, dispute son deuxième Tour de France à 25 ans. John Lelangue, manager de la puissante équipe BMC, cornaque Cadel Evans et Philippe Gilbert. Le Vif/L’Express s’est calé dans leur sillage.

Deux Belges dans la course. Romain Zingle, dossard 89, est l’un de ces coureurs discrets, quasi anonymes, qui composent le peloton du Tour de France. John Lelangue, lui, appartient à cette poignée d’hommes appelés à peser sur l’issue de l’épreuve : manager de l’écurie BMC, tenante du titre, il tentera à nouveau d’amener son champion, Cadel Evans, vers la victoire.

Entre eux, le rapport de forces est aussi inégal qu’entre David et Goliath. Romain, ligoté par son statut de simple soldat du Tour, est condamné à subir la course. John, général cinq étoiles, a l’ambition d’en prendre le contrôle et d’en écrire le scénario.

Ni l’un ni l’autre ne sont bavards. Le rouquin de l’équipe Cofidis, qui a grandi près de Chimay, n’aime pas l’esbroufe. Ni bad boy à la Cavendish, ni play-boy à la Tom Boonen, c’est un coursier humble, réservé et raisonnable. John Lelangue non plus ne s’épanche guère dans les médias. Il parle avec aisance mais se livre peu. Par calcul. Il préfère planifier ses batailles loin des micros.

PRÉLUDE

Mercredi 27 juin. La formation BMC a établi ses quartiers d’avant-Tour en bout de piste, à l’hôtel Park Inn de l’aéroport de Liège. Survolé par les quadrimoteurs, longé par l’autoroute E 40, le lieu est tout sauf bucolique. Mais il se situe à l’écart de la Cité ardente, de son agitation et de ses tentations, raison pour laquelle John Lelangue l’a choisi. Huit jours plus tôt, le manager a officialisé sa sélection pour la Grande Boucle. Deux Américains, un Belge, un Australien, un Italien, un Suisse, un Français, un Britannique, un Allemand. Un effectif cosmopolite, bien dans l’esprit de l’équipe, basée aux Etats-Unis et sponsorisée par une marque de cycles battant pavillon suisse.

Vendredi 29 juin. L’hôtel Verviers, lové dans une ancienne gare bâtie au XIXe siècle, domine la rue de la Station. L’armada Sky, avec ses Jaguar rutilantes, a pris possession d’un bon quart du parking. Le hall d’entrée est une ruche où se croisent coureurs aux mollets épilés, reporters de la BBC et attachées de presse en décolleté. Au bar, la musique va fort, les baffles diffusent des suavemente et des besame. On y retrouve Romain Zingle, un peu tendu à la veille du grand départ. Le voilà reparti pour un Tour, son deuxième. L’aménagement de la maison qu’il vient d’acquérir à Villers-la-Tour, à un jet de pierre de la frontière française, attendra.  » L’an passé, c’était ma deuxième saison pro. Je n’étais pas préparé pour le Tour. J’ai connu des moments vraiment hard, comme dans le Galibier. J’ai fini au courage. Plus dur que ça, je crois que je ne connaîtrai jamais. Cette fois, je me sens prêt. J’ai moins peur d’aller frotter avec les vedettes. Je sais qu’il y aura des étapes difficiles, mais je ne pense pas finir cramé comme en 2011.  »

ACTE Ier Samedi 30 juin, prologue à Liège, 6 km.

Parc d’Avroy. Sur la porte arrière du car Cofidis, un membre du staff a collé l’ordre de départ des 198 concurrents, qui vont s’élancer de minute en minute à partir de 14 heures. Celui de Romain Zingle est programmé à 16 h 25, dans un peu moins de quatre heures. C’est le moment d’avaler ce qui sera son seul repas de midi, une part de  » Gatosport « , sorte de cake riche en glucides, très digeste.  » Avant un effort aussi violent, il faut arriver au départ léger. Sinon, tu vomis tout.  » Le déjeuner a été plus consistant : muesli, pain, miel, filet de dinde, poulet. Et un café.  » Avant, je n’en prenais pas. Maintenant, j’en ai besoin pour me réveiller. « 

A quelques dizaines de mètres de là, John Lelangue détaille les opérations à venir.  » Le vent va diminuer en cours d’après-midi, pronostique-t-il. On va s’adapter en fonction de ce paramètre-là et de nos reconnaissances du parcours. Mais on ne va pas dévoiler nos plans…  » Un septuagénaire bon pied, bon £il, en chemise à carreaux, observe la scène. Directeur sportif d’Eddy Merckx chez Molteni, Robert Lelangue a transmis la science de la course à son rejeton. Amis d’enfance, John Lelangue et Axel Merckx ont passé des heures au bord des terrains de foot. Tandis que le gamin du  » Cannibale  » se rêvait attaquant de pointe, le fils de  » Bob  » préférait endosser le rôle de… l’entraîneur.  » J’ai toujours eu ça en moi. Ce n’est pas l’envie de diriger qui m’anime, mais le plaisir du management, au sens noble du terme. J’envisage mes interactions avec les coureurs comme un pouvoir un peu charismatique, plutôt que comme un rapport d’autorité. Même si, dans l’équipe, je dois rester le boss. « 

16 h 10. Il est temps pour Romain Zingle de rejoindre la chambre d’appel, un étroit couloir de 3 mètres sur 20, délimité par des barrières Nadar, à l’intérieur duquel les concurrents tournicotent quelques minutes, juste avant le départ. Didier Rous, directeur sportif des Cofidis, décrit l’effort si particulier que son coureur s’apprête à livrer :  » Six bornes, c’est court et long à la fois. Il faut partir très fort, puis maintenir la vitesse. Mais il ne faut pas non plus être pendu à mi-parcours. Tout le retour vers le boulevard d’Avroy, c’est vent défavorable, et là, si on n’a plus de jus, on perd énormément de temps. « 

Le prologue ressemble à un espresso. Corsé, mais bref. A 16 h 40, Romain Zingle est déjà de retour au bus de l’équipe. Il a couvert le prologue en 8 minutes et 1 seconde.  » Je ne suis pas tout à fait ridicule, mais j’espérais 15 secondes de moins. Je suis parti un peu trop vite, le directeur sportif m’a dit de ralentir et après, je n’ai jamais réussi à ré-accélérer. « 

Cadel Evans s’élance à 17 h 17. L’Australien lunatique boucle le circuit liégeois en 7 minutes 30. C’est 31 secondes de moins que Romain Zingle, classé 178e. Mais 13 de plus que le vainqueur du jour, Fabian Cancellara.

ACTE II Dimanche 1er juillet, Liège-Seraing, 198 kilomètres

Ne perçoit-il pas les cris, la foule qui fait le siège autour du bus de l’équipe, dans l’espoir d’apercevoir son idole, Philippe Gilbert ? Tranquille, l’ordinateur portable sous la bras, le smartphone à la ceinture, John Lelangue répond aux journalistes avec la même aisance en français, en néerlandais ou en anglais. Archétype du directeur sportif 2.0, minutieux et méthodique, il n’a qu’une obsession : réduire la part de hasard inhérente à toute compétition cycliste. Sur le Tour, il a l’habitude de s’enfermer chaque soir dans sa chambre, une heure avant le souper, pour étudier la cartographie de la course.  » John n’est jamais submergé, car il anticipe tout, il planifie tout en amont « , indique Blandine Roquelet, l’attachée de presse de l’équipe. Ce matin, pourtant, le manager confie son soulagement.  » Ces derniers jours, je trépignais, j’avais hâte que la course commence.  » Son leader, Cadel Evans, concède un peu de terrain sur celui qui s’annonce comme son grand rival dans la quête du maillot jaune, mais il en faut plus pour désarçonner le manager des BMC.  » Perdre dix secondes sur Bradley Wiggins, c’est raisonnable. « 

Romain Zingle, lui aussi, brûle d’entrer dans le vif du sujet.  » Je vais essayer de prendre ma revanche très rapidement. Je suis chez moi, en Belgique, donc si je pouvais me montrer aujourd’hui, ce serait bien.  » Il ne laisse rien paraître de son impatience ni de son anxiété, mais on le devine rassuré par ces petits rituels qui précèdent l’étape. Comme cet arrêt, dix minutes avant le départ, au stand d’un des sponsors du Tour. Devant l’étal, c’est comme s’il faisait son marché : deux gels énergétiques (goût mangue-passion-guarana et fraise-banane), deux barres céréales, ainsi qu’une pâte de fruits et noix. Par contre, il délaisse les  » shots « , une nouveauté dans la gamme de la marque, un sachet comprenant cinq petits bonbons sphériques au c£ur liquide, disponibles avec ou sans caféine.

L’étape, une large boucle à travers les forêts bleutées des Ardennes, culmine à 652 mètres, au sommet de la Baraque de Fraiture. Romain termine 119e, un peu plus de deux minutes derrière les cadors.  » J’aurais voulu prendre l’échappée, mais mon équipier Nicolas Edet est sorti du peloton avant moi « , regrette-t-il. Pour le reste, il s’estime chanceux.  » J’étais sur le côté gauche de la route quand il y a eu une grosse chute à droite, à vingt kilomètres de l’arrivée.  » Il a le visage rougi, les cheveux collés par la sueur, mais il pense encore aux autres.  » J’ai beaucoup entendu mon nom le long de la route. Cela fait plaisir, même si ça rajoute de la pression. Le seul problème, c’est que je ne sais pas dire bonjour à tout le monde. J’espère que je n’offenserai personne. « 

Quand il courait parmi les espoirs, Romain Zingle a terminé deux fois deuxième du Liège-Bastogne-Liège réservé aux moins de 23 ans. Mais depuis qu’il a rejoint l’élite, c’est plus compliqué.  » Dans les catégories jeunes, j’étais bon, y compris en chrono. Chez les pros, j’ai du mal. Je fais mon métier, j’ai décroché quelques placettes, mais il me manque un grand résultat. Aujourd’hui, j’ai bien géré l’étape, je n’ai pas les jambes déchirées.  » Dans sa valise pour le Tour, il n’a pris qu’un objet non sportif, un baladeur mp3. Il contient surtout des morceaux rythmés, qu’il écoute le matin en se rendant au départ : Manu Chao, Noir Désir, Sean Paul, Seyfu, Moby…

Romain Zingle est à l’image de presque tous les coureurs de sa génération : sérieux, appliqué, à des années lumière d’un Frank Vandenbroucke, l’enfant terrible du cyclisme belge, qui porta lui aussi le maillot de la Cofidis, à la fin des années 1990. Une autre époque, celle du dopage généralisé et des excès en tout genre.  » Romain, c’est un calme, un introverti, précise Julien Fouchard, son coéquipier normand, 25 ans comme lui. Mais sur le vélo, c’est un teigneux.  » Cela signifie quoi, être teigneux sur le vélo ?  » Cela veut dire qu’on ne lâche rien. Dans la tête, c’est la guerre. On en rajoute tant qu’on peut. « 

ACTE III Lundi 2 juillet, Visé-Tournai, 208 km.

Ce matin, le grand cirque du Tour de France s’est posé à Visé. La foule y est aussi compacte qu’à Liège et Seraing, aussi pressante dans sa soif de voir et de toucher les gladiateurs de la petite reine. A peine troublé par la furia, John Lelangue, le cheveu toujours impeccable, la parole facile, commente la course d’hier, marquée par le retour d’un Gilbert percutant.  » C’est vous, les journalistes, qui retrouvez le grand Philippe, corrige-t-il, sans se départir de son flegme. Moi, je ne l’avais jamais perdu.  » Entre le coureur de Remouchamps et son directeur sportif, une complicité est née. Lelangue s’est installé à Monaco pour mieux couver son protégé. Il précise toutefois :  » Entre nous, il y a de l’amitié, c’est vrai. Mais pendant la course, c’est une relation de directeur sportif à coureur. « 

Une fois le départ donné, le peloton trace plein ouest, à travers la Hesbaye, le Namurois et la Wallonie picarde. Le cyclisme est un sport individuel qui se court en équipes, et à la fin, c’est Cavendish ou Sagan qui gagne, voudrait-on écrire. A Tournai, dans l’ultime ligne droite, c’est le Britannique qui est sacré.

Trois cents mètres après la ligne, Lelangue expose avec nonchalance sa satisfaction : aucun coureur de l’équipe n’a chuté.  » C’est l’objectif tout au long des trois semaines, éviter les chutes. On sait que ça peut même arriver le dernier jour, sur les Champs-Elysées. Mais les risques sont particulièrement élevés dans les étapes de plaine de la première semaine. C’est pour ça que, pour le Tour, on a sélectionné plusieurs coureurs solides, habitués aux classiques, pour entourer Cadel Evans. « 

Du côté des Cofidis, Romain Zingle a achevé sa deuxième étape sans souci majeur. Il attend beaucoup de la journée du lendemain, au final bosselé, qu’il prévoit  » dur, nerveux « .  » C’est une étape piège, surtout si le vent qui vient de la mer souffle fort. C’est vraiment une étape pour moi. Donc si j’ai de bonnes jambes, je devrais être devant. Demain, c’est important de prendre l’échappée. « 

Mardi 3 juillet, le Tour de France retourne en France, quoi de plus logique. L’aventure de Romain et John durera encore vingt jours.

TEXTE : FRANÇOIS BRABANT

 » Ni bad boy à la Cavendish, ni play-boy à la Boonen, Romain Zingle est un coursier réservé et raisonnable « 

 » John Lelangue n’est jamais submergé, car il anticipe tout, il planifie tout en amont « 

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