Le coffre-fort de l’Algérie

Quarante-cinq ans après sa fondation, la compagnie publique d’hydrocarbures est devenue un champion mondial qui génère près de la moitié des richesses du pays. Sa stratégie de développement international lui vaut pourtant des adversaires à l’intérieur et à l’extérieur.

Longtemps, les pétroliers, déçus, ont craché par terre quand ils trouvaient du gaz. A ce compte-là, à Hassi R’Mel (le  » puits de sable  » en français), les foreurs, gelés l’hiver et brûlés l’été, ont dû bien vite avoir la bouche sèche. Du gaz, encore du gaz, toujours du gaz. Mais aujourd’hui, sans ce poumon gazier, l’Algérie arrêterait de respirer et la Sonatrach ne serait pas la 1re compagnie africaine, le 12e pétrolier mondial et le 3e exportateur international de gaz. Un puissant champion, jalousé et convoité, qui, en 2006, pouvait s’offrir le luxe de repousser du pied l’alliance avec Gaz de France.

Oubliez les laborieux débuts de 1963, sans cadres confirmés ni fonds propres. En 2008, la Sonatrach cingle au large. Alors que le méthane est destiné à prendre le relais du pétrole, les nouveaux chapitres de son histoire s’écrivent ailleurs qu’en Algérie. En Europe, en Asie ou aux Etats-Unis. Début mars, elle a placé un joli pion sur l’échiquier énergétique américain en accédant au terminal gazier de Cove Point, sur la côte Est. A environ 5 500 kilomètres du  » puits de sable « , le point de départ de l’aventure.

Pour mesurer toute l’importance de ce coin de désert sans grand romantisme, fleuri de sacs plastique que le vent accroche aux barbelés des murs d’enceinte, il faut gagner la salle des plans en relief. Pas la peine d’être un expert en hydrocarbures. Pour un peu, sous les pieds, on sentirait palpiter le 3e gisement mondial. Imaginez une énorme éponge, gorgée de 1 500 à 2 000 milliards de mètres cubes de gaz. De quoi garantir plusieurs centaines d’années de consommation belge. Pourtant, le  » puits de sable  » n’est pas seulement le colosse qui assure 63 % de la production nationale. Il est, également, le point de passage unique de tout le gaz que peut fournir le sous-sol algérien. Quand Hassi R’Mel s’enrhume, c’est toute l’Algérie qui éternue.

Bienvenue au centre de dispatching. Avec ses écrans informatiques gris qui ressemblent à de vieux Minitel et sa peinture terne – la dernière couche remonte à 1986 – rien ne reflète l’importance stratégique de l’endroit. Mais, en 2006, 150 milliards de mètres cubes ont transité par les ordinateurs de Youcef Boukellal, l’aiguilleur en chef du gaz algérien. Dehors, une forêt de vannes et des dizaines de gros tubes jaunes qui plongent sous terre. Ils filent vers le Maroc et l’Espagne, vers la Tunisie et l’Italie ou vers Arzew et Skikda, sur la côte méditerranéenne, d’où le gaz gagnera l’Italie, la France, la Grèce et la Turquie.

Un nouveau chantier s’étend sous les fenêtres de Boukellal, celui du Medgaz, le gazoduc à l’histoire houleuse qui approvisionnera directement l’Espagne. Après-demain, le Galsi évitera, lui, la Tunisie pour rejoindre l’Italie, augmenter les ventes en Grèce et renforcer la tête de pont dans les Balkans. Mais, ce qui fait parler les cadres, le soir, au restaurant, en dehors du hadj (le pèlerinage à La Mecque), c’est le NigAl. Comprenez le Nigeria-Algérie et ses 4 000 kilomètres de tubes qui devraient relier, en 2016, Lagos à Alger, via le Niger.

Trente-sept ans après la nationalisation des hydrocarbures par Houari Boumediene, en février 1971, la Sonatrach est en pleine forme. En 2006, avec 53,6 milliards de dollars d’exportations, elle a explosé tous ses compteurs. Depuis, les prix du brut ont encore flambé. Les majors, qui fréquentent les Sonatrach’s boys, le reconnaissent :  » Même si elle n’a pas toute la réactivité d’une société privée, la boîte est très bien gérée pour une société nationale.  »

A Alger, Mohamed Meziane, le 13e PDG en titre de la compagnie, appréciera le compliment. Ses objectifs sont clairs : il compte exporter 85 milliards de mètres cubes en 2010 et 110 milliards en 2015. Un effort sans précédent, qui hissera alors l’Algérie au 2e rang mondial des grands exportateurs, derrière la Russie. Visage lisse, affable et calme, cet ingénieur de 59 ans, issu du sérail, passé par le ministère algérien de l’Energie, sera-t-il à la hauteur de sa tâche ? Sa feuille de route – l’alignement de la Sonatrach sur les compagnies privées et le développement international – lui a déjà valu quelques salves des conservateurs et des nationalistes. Un front puissant mais disparate, composé aussi bien de politiques, de militaires et de syndicalistes que de groupes d’intérêt – les mêmes, parfois – habitués à siphonner la rente pétrolière.

Mais, pour tous, l’homme à abattre reste Chakib Khelil, ministre de l’Energie depuis 1999 et, à ce titre,  » patron  » de Mohamed Meziane. Conseiller influent du président Abdelaziz Bouteflika, dont il est un ami d’enfance, Khelil peut apparaître comme le parfait représentant du parti de l’étranger. Son anglais courant, il l’a appris aux Etats-Unis, chez Shell et Phillips Petroleum, et encore, pendant dix-neuf ans, comme expert de haut rang à la Banque mondiale. Quand, en 1999,  » l’Américain  » revient au pays épauler son ami Bouteflika, le baril de brut est à 10 dollars. Assommée par quinze années de terrorisme et de crise économique, l’Algérie est à genoux. La Sonatrach, elle-même, vacille.  » En 1991, certains pères fondateurs de la compagnie parlaient de la vendre pour relancer l’économie « , rappelle Abdelatif Rebah, auteur de Sonatrach, une entreprise pas comme les autres (Casbah Editions).

A fièvre de cheval, remèdes de vétérinaire : l’ancien de la Banque mondiale propose d’attirer les capitaux extérieurs grâce à une refonte totale de la loi sur les hydrocarbures. Celle d’avril 2005 offre alors aux compagnies étrangères la possibilité de prendre jusqu’à 80 % des contrats algériens. Elle veut aussi rompre le lien d’acier entre la Sonatrach et l’Etat. Le tollé contre Khelil, accusé de vendre le sous-sol à ses amis américains, est d’autant plus grand que les hydrocarbures sont redevenus stratégiques et chers. Bouteflika, lui, est malade. Est-ce ce futur incertain qui entraîne le rétropédalage présidentiel ? En août 2006, une ordonnance détricote la loi de 2005 : la Sonatrach ne pourra jamais être minoritaire dans les contrats de recherche et d’exploitation.

 » Même si Khelil n’avait pas secoué le cocotier, le marché s’en serait chargé « , analyse un haut responsable d’une major. Ces dernières années, la concurrence a fait exploser les habitudes. Pour satisfaire les futurs besoins de la consommation mondiale, il faudra en effet trouver, d’ici à 2030, l’équivalent de la production russe, et les nouveaux champions, comme le Qatar ou l’Angola, entendent prendre toute leur part du gâteau. Même les marchés classiques se fissurent. Les Algériens sont amers : l’Union européenne ne les a pas consultés quand elle a décidé d’ouvrir son espace, en cassant les monopoles et en faisant la chasse aux contrats à long terme.

Le temps presse. Il faut pousser les feux. Ainsi, devant le retard pris par les espagnols Repsol et Gas Natural, la Sonatrach vient d’annoncer son intention de reprendre à son compte le développement de Gassi Touil. En 2004, ce projet de 3 milliards de dollars, qui allait de la production à la commercialisation aux Etats-Unis, avait été présenté comme un modèle de coopération internationale. Donnant-donnant :  » Nous ouvrirons nos réserves aux étrangers qui nous aideront à les développer et faciliteront nos débouchés commerciaux « , proclame Khelil, qui craint la montée du protectionnisme dans les pays consommateurs.

Adieu les contrats ficelés sur trente ans. La partie se joue, désormais, dans le GNL, en termes de flexibilité des fournitures et de valorisation des prix.  » Un navire peut toujours être détourné vers un point de vente plus intéressant « , rappelle Guy Maisonnier, expert spécialisé dans les questions energétiques. En 2020, ce gaz, acheminé par méthaniers comme du vulgaire jus d’orange, représentera 40 % des échanges mondiaux et la Sonatrach entend profiter de son savoir-faire, reconnu depuis les années 1960.

Ce matin-là, les jetées du port d’Arzew, à côté d’Oran, sont désertes ou presque. Coque bleue et cheminée ornée du chien à six pattes crachant le feu symbole de l’ENI, la compagnie pétrolière italienne, l’Elba termine son chargement. Dans l’heure, il reprendra la mer, en direction du terminal italien de La Spezia, où ses 40 000 mètres cubes liquides seront transformés en 24 millions de mètres cubes de gaz gazeux. Mais, pour l’équipe chargée de l’opération, l’Elba n’est qu’une barcasse destinée aux petits parcours. Prendre position à l’international suppose d’autres moyens, des méthaniers géants – comme le Didouche-Mourad, propriété de la Sonatrach – capables de transporter de très grosses quantités de gaz sur toutes les mers du monde avec des accès aux terminaux gérés par les clients. La stratégie a commencé à payer. En 2008, les Algériens sont désormais à même de vendre directement leur gaz sur les marchés espagnol, anglais, français et, maintenant, américain. Demain, ils espèrent prendre pied en Europe du Nord.

Les ambitions des Algériens pourraient effrayer. D’autant que Moscou continue de leur faire les yeux doux. Un proche du dossier tempère :  » A part fédérer l’Afrique de l’énergie, la géopolitique les intéresse peu. Avant tout, ces pragmatiques veulent acquérir une réputation de fournisseurs fiables.  » Certes, la question du Sahara occidental a, un temps, pourri le différend gazier avec l’Espagne. Mais, soucieux de rassurer l’Europe et les Etats-Unis, Khelil a pris ses distances par rapport au projet russe de création d’une Opep du gaz (pourtant soutenu par Bouteflika). Meziane, lui, a mis fin, en août 2007, à l’accord de coopération avec le russe Gazprom. Un ingénieur de Hassi R’Mel explique sobrement :  » Ils nous demandaient beaucoup, sans rien vouloir nous donner en échange. « 

Le plus dur reste à faire : convaincre les responsables politiques que le développement international garantit les intérêts de la nation. Pour l’heure, la Sonatrach reste une superbe machine à cash, qui a représenté, en 2006, 90 % des exportations, 45 % du PIB algérien et 80 % des rentrées fiscales. De quoi assurer l’après-pétrole et la réalisation de certaines infrastructures pharaoniques, comme l’autoroute Est-Ouest, le plus grand chantier africain.

Et après ? L’ancien Premier ministre Ahmed Benbitour s’interroge :  » Faut-il multiplier les projets pour acquérir des devises qui repartiront à l’étranger financer les importations ?  » D’autant que les gisements ne sont pas inépuisables. Tous comptes faits, l’Algérie ne disposerait plus que de vingt-cinq à trente années de production gazière.  » Nous en sommes au premier quart d’heure de la seconde mi-temps « , reconnaît Ahmed Chikh Belhadj, directeur de l’ingénierie et de la production de Hassi R’Mel. Le pilier de l’équipe de basket-ball locale n’en voit pas moins l’avenir en rose, grâce aux nouvelles technologies de forage et de recherche géologique. A Alger, Mohamed Meziane enfonce le clou :  » Nous forons dix fois moins qu’aux Etats-Unis.  » Les plus pessimistes pensent, eux, que la nouvelle loi sur les hydrocarbures de 2006 a largement découragé les investissements d’exploration étrangers. Un drame. Déjà, en 2001, Chakib Khelil prévenait :  » Si nous n’attirons pas 80 compagnies mondiales dans les cinq années qui viennent, nous serons dépassés. « 

Il y a, peut-être, plus grave. La Sonatrach devra attendre encore plusieurs mois pour savoir si sa nouvelle politique salariale a réussi à stopper l’hémorragie de cadres qualifiés qui l’affaiblit depuis une dizaine d’années. Foreurs, ingénieurs de production, spécialistes reconnus du GNL, du Koweït au Qatar, les pays producteurs concurrents ont puisé dans ses rangs comme dans une mine à ciel ouvert. Avec, comme argument, une feuille de paie jusqu’à 10 fois supérieure à celle pratiquée en Algérie. Attention, déflagration !

G. D.

georges dupuy

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