Le chat et la souris

C’est à ce jeu que se prêtent l’armée et le président Bouteflika, qui brigue un second mandat à la présidentielle du 8 avril. Un pari incertain, sur fond d’une  » réconciliation  » bancale avec les islamistes

De notre envoyée spéciale

Le jeudi 8 avril, les Algériens û une minorité d’entre eux sans doute û se rendront aux urnes. L’armée, par la voix de son chef d’état-major, le général Mohamed Lamari, a officiellement proclamé sa neutralité. Beaucoup hésitent à y croire… Tandis que chacun des principaux candidats s’efforce de convaincre qu’il a le feu vert des militaires pour accéder à la magistrature suprême.  » Je suis venu chez vous au nom de l’armée « , lançait, le 21 mars, le président Abdelaziz Bouteflika lors d’un meeting à Relizane.  » L’armée a décidé d’être neutre  » û comprenez  » elle n’est pas pour Bouteflika  » û, rétorquait, le lendemain à Aïn Temouchent, l’ex-Premier ministre Ali Benflis, qui fait figure de challenger.

Et s’il ne s’agissait que d’un jeu de rôles ? D’un théâtre d’ombres ?  » Abdelaziz Bouteflika et Ali Benflis représentent, l’un comme l’autre, l’ordre établi. Bouteflika est le candidat de l’armée. Mais ils ont décidé de lui créer, avec Benflis, un rival, et de rendre ce rival suffisamment crédible pour qu’en apparence il s’agisse d’une élection non dirigée « , analyse, sous couvert d’anonymat, un ancien Premier ministre. Selon lui, si les militaires ont finalement choisi Bouteflika, malgré une évidente antipathie, c’est  » parce qu’il a réussi à créer l’illusion qu’il est un vrai chef d’Etat, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, dans une partie au moins de l’opinion  » et que  » cela a des avantages « . Cette interprétation, à quelques jours du scrutin, était celle qui paraissait tenir la corde. Loin de la démentir, l’entourage du président sortant s’est employé, dès l’annonce de sa candidature officielle, à faire courir la rumeur d’un  » pacte  » scellé avec l’armée. Un compromis aux termes duquel Bouteflika se serait engagé à ne pas franchir certaines lignes rouges. En échange de quoi il aurait obtenu l’assurance d’être réélu.

 » Tigres de papier  »

C’est pourtant un tout autre discours que tient Chafik Mesbah, un officier à la retraite resté très proche des services de renseignement militaires, qui soutient aujourd’hui la candidature d’Ali Benflis.  » Bouteflika, affirme-t-il, ne peut pas compter sur le soutien de l’armée. Les militaires ne souhaitaient pas qu’il se représente et ils ne veulent pas d’une nouvelle cohabitation avec un président aussi imprévisible.  » A l’appui de sa thèse, une petite phrase du général Lamari, dans les colonnes du journal Al Djeich, selon laquelle la  » neutralité de l’armée  » n’aurait  » aucun sens  » si  » l’administration n’est pas neutre elle aussi « . Chafik Mesbah n’est pas le seul à y avoir vu, à tout le moins, un avertissement adressé au  » candidat-président « . Et peut-être l’annonce d’un second tour à l’issue cette fois plus incertaine.

Il faut dire que la cohabitation entre le chef de l’Etat et les responsables de l’armée n’a pas été facile au cours de ces cinq dernières années et que la méfiance est aujourd’hui mutuelle. L’ex-ministre des Affaires étrangères de Boumediene avait été adoubé en 1999 par la hiérarchie militaire avec pour mission de redorer le blason de l’Algérie, terni par des années de  » sale guerre « .  » Il y avait un accord. Il était là pour améliorer l’image de l’Algérie à l’extérieur et appliquer la trêve négociée avec l’Armée islamique du salut ( NDLR : le bras armé du FIS). Mais il ne devait pas aller au-delà, ni s’occuper de la gestion interne de l’institution militaire, ou intervenir dans sa chaîne de commandement « , dit Chafik Mesbah. Bouteflika va remplir son contrat : l’Algérie, peu à peu, redevient un pays fréquentable. Mais il va aussi chercher à s’emparer de tous les leviers du pouvoir. Il acquiert, en effet, assez vite la conviction que l’armée n’est peut-être pas aussi forte qu’il y paraît ou qu’elle se plaît à le faire croire. Il rencontre des généraux vulnérables et inquiets, qui craignent de faire l’objet de poursuites judiciaires à l’étranger. Surtout après que le général Khaled Nezzar, ex-ministre de la Défense, eut été nuitamment  » exfiltré  » de France pour éviter d’être traduit en justice par la famille d’un jeune islamiste mort sous la torture… Les responsables militaires, eux, découvrent un chef de l’Etat qui n’hésite pas à les traiter publiquement de  » tigres de papier  » û c’était lors d’un meeting à Tipaza û et ne manque pas une occasion de leur rappeler qu’ils n’étaient que des  » gamins  » quand il était, lui, déjà, le numéro deux du régime… Autant de propos qui passent mal.

Des désaccords plus profonds surgissent ensuite. La loi sur la Concorde civile, que le président fait adopter par référendum peu après son accession au pouvoir, est dans l’esprit de la trêve négociée avec l’AIS. Mais il décide de franchir un pas de plus, cette fois contre l’avis de la hiérarchie militaire, en élargissant le champ de la grâce amnistiante prévue par la loi et en faisant du passage devant les commissions probatoires une simple formalité, permettant ainsi sans enquête la réhabilitation de tous les repentis.  » Pour les militaires, cela revenait à pactiser avec l’ennemi « , affirme Mohamed Benchicou, le directeur du quotidien Le Matin, auteur d’un livre-brûlot contre le président Bouteflika. D’autant qu’il prend, en même temps, ouvertement ses distances avec la décision de l’armée d’annuler les élections de 1991 pour éviter une victoire islamiste, une initiative qu’il qualifie de  » violence faite à la nation « .

Le divorce est consommé lors du 8e congrès du FLN, le 18 mars 2002. L’ex-parti unique refuse de faire du chef de l’Etat son candidat pour la présidentielle de 2004. Il plébiscite à sa tête Ali Benflis.  » C’est à ce moment-là que Bouteflika a compris que l’armée ne voulait plus de lui « , estime Ali Yahia Abdennour, président de la Ligue des droits de l’homme et vieux routier de la politique algérienne.  » Le FLN n’aurait pas pu agir ainsi sans l’aval des militaires « , renchérit Mohamed Benchicou. Quelques mois plus tard, en juin 2002, un quotidien publie les confidences d’une  » source autorisée  » au ministère de la Défense : c’est un véritable réquisitoire contre la politique de  » concorde civile  » et notamment la grâce amnistiante. C’est le début d’une très rude campagne qui va durer pendant plusieurs mois. Bouteflika riposte en décidant, en septembre 2003, la création d’une commission chargée d’enquêter sur les disparus de la répression anti-islamiste. Elle n’a aucun pouvoir d’investigation et ne risque guère de faire avancer ce douloureux dossier û 7 200 cas recensés par la Ligue des droits de l’homme. L’objectif est ailleurs : agiter un chiffon rouge pour fragiliser la hiérarchie militaire, pour laquelle il s’agit d’une question très sensible, en lui rappelant sa vulnérabilité à quelques mois de l’élection présidentielle.

Des plaies béantes

Car le président sortant n’entend pas jeter l’éponge. Il estime qu’il a un vrai bilan : l’image, restaurée, de l’Algérie ; le déclin de la violence ; des islamistes à peu près domestiqués ; un taux de croissance qui devrait atteindre pour 2003 près de 7 % û grâce, il est vrai, aux cours élevés du pétrole et à une pluviométrie favorable à l’agriculture û et des réserves de change de 35 milliards de dollars, un véritable bas de laine. L’armée préférerait qu’il ne se représente pas ? Il est, lui, convaincu d’avoir dans son jeu suffisamment d’atouts pour ne pas s’incliner. D’abord parce qu’il est au pouvoir û une situation inédite en Algérie û et qu’il détient de ce fait certains leviers. Ensuite parce que les temps ont changé.  » L’armée, souligne Luis Martinez, spécialiste de l’Algérie et chercheur au Centre de recherches et d’études internationales (Ceri), ne peut plus aujourd’hui agir de façon aussi impudique que par le passé.  » La hiérarchie militaire va, en effet, se rendre à l’évidence : écarter Bouteflika sans son consentement serait bien trop coûteux en termes d’image et de crédibilité internationale. Un homme en est tout particulièrement convaincu : Mohamed Mediene, dit Toufik, le tout-puissant patron de la sécurité militaire.

Car l’armée algérienne a des ambitions. Et un objectif : devenir le pilier arabe de l’Otan. Elle sait qu’elle va devoir, pour cela, se professionnaliser et prendre ses distances avec le champ politique. Certes, on n’en est pas encore là. Mais déjà elle ne veut plus se retrouver dans la position de devoir annuler des élections, ou intervenir de manière brutale, ou trop visible. Elle est consciente aussi qu’il lui faudra, à terme, si elle veut atteindre son objectif, passer le relais aux politiques à la condition que ceux-ci ne portent pas atteinte à son autonomie de gestion. Le haut commandement algérien serait, dit-on, séduit par le modèle de l’armée turque. Mais les militaires continuent, pour l’heure, de piloter le système. Parce qu’ils ont peur de donner les clés à des hommes politiques qui ne sont, en réalité, que leurs obligés et dans lesquels ils n’ont aucune confiance.

S’il l’emporte, Bouteflika pourra sans doute considérer qu’il s’agit d’une victoire personnelle sur l’armée. Mais le scrutin du 8 avril risque surtout de consacrer la victoire des abstentionnistes.  » Cette élection ne concerne que l’Algérie officielle et ses réseaux, pas l’Algérie réelle  » : cette réflexion d’un analyste politique est largement partagée. Or, les problèmes de  » l’Algérie réelle  » sont immenses.  » Notre économie a perdu ses capacités à se transformer « , constate Mohamed Salah Mentouri, le président du Conseil économique et social (CNES). Le dernier rapport de conjoncture de cet organisme public souligne  » l’absence d’une politique industrielle  » ainsi que le  » très faible niveau d’investissement  » et  » le retard d’adaptation de l’environnement de l’entreprise aux mutations induites par l’évolution économique « . Résultat : un taux de chômage que Mohamed Salah Mentouri qualifie de  » dévastateur « . Il atteindrait 27 %, toutes classes d’âge confondues. Mais surtout 51 % chez les jeunes de moins de 20 ans et près de 60 % en milieu urbain, toujours chez les jeunes. Sans doute l’existence d’un secteur informel très développé û selon certaines estimations, 40 % des biens et services produits en Algérie proviendraient de cette économie grise û doit-elle conduire à relativiser ces statistiques. Elles n’en donnent pas moins la mesure de la précarisation de la société.

 » Aucun projet de reconstruction de l’image de la nation n’est proposé par la classe politique « , constate Luis Martinez. Or, la société algérienne demeure profondément traumatisée par les dix années de guerre civile qu’elle vient de vivre.  » Le lien social a été atteint « , souligne Daho Djerbal, le directeur de la revue d’études sociales Nadaq, l’une des rares publications de ce genre à Alger. Communautés disloquées, exode des populations qui se sont agglutinées autour des grandes villes, souvent dans un habitat précaire, sentiment d’insécurité : la décennie 1990 û entre 100 000 et 200 000 morts selon les estimations û a bouleversé la vie de nombre d’Algériens. Sans jamais, déplore Daho Djerbal, qu’il puisse y avoir une  » prise de parole sur ce qui c’est passé « .  » La réconciliation a été décrétée, dit-il, mais les plaies sont restées béantes.  »

La culture politique des jeunes reste marquée par l’idéologie islamiste. Mais la jeune génération n’est plus une génération militante. Les islamistes d’hier, ou leurs petits frères, font du business. De préférence dans le secteur informel qui permet de gagner de l’argent très vite. Même la libéralisation de l’économie échappe aux politiciens…

Dominique Lagarde, avec Baya Gacemi

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