Latinos contre gringos

Washington a perdu de son influence dans son arrière-cour. De nombreux pays du sous-continent basculent à gauche et l’année électorale 2006 devrait confirmer la tendance

C’ est Peter Hakim, président d’Interamerican Dialogue, un centre d’analyse de Washington, qui l’affirme :  » Les relations entre les Etats-Unis et l’Amérique latine sont à leur niveau le plus bas depuis la fin de la guerre froide.  » Les déclarations d’Evo Morales semblent confirmer son diagnostic :  » Vive la coca, à bas les Yankees !  » a lancé cet ancien planteur de coca devenu président de la Bolivie, au soir de son triomphe électoral du 18 décembre (54 % des voix, dès le premier tour). Ses projets ont de quoi indisposer Washington : nationalisation partielle des hydrocarbures et légalisation des plantations de coca dans la région du Chapare. Morales partage avec son homologue vénézuélien, Hugo Chavez, une grande admiration pour le  » combat anti-impérialiste  » de Fidel Castro. Voilà qui prometà

L’échec des recettes néolibérales

C’est une tendance lourde : le net basculement à gauche du sous-continent devrait se confirmer en 2006, année de  » marathon électoral  » – dix scrutins présidentiels sont prévus, entre janvier et décembre. Le Mexicain Andres Manuel Lopez Obrador, alias Amlo, pourrait accéder au sommet en juillet. Au Brésil, Lula sera sans doute réélu en octobre. Et, à Caracas, Chavez devrait conserver son fauteuil vers Noël. Entre-temps, suprême ironie, Daniel Ortega, ex-révolutionnaire nicaraguayen et ennemi juré de Ronald Reagan, pourrait revenir hanter les nuits de la Maison-Blanche en novembre.

Mais que s’est-il passé pour que les Etats-Unis perdent pied à ce point dans ce qui constituait naguère son backyard, leur arrière-cour ?  » Le déclin remonte au second mandat de Bill Clinton, explique Larry Birns, directeur du Conseil pour les affaires hémisphériques, un centre d’études basé à Washington. A l’époque, les Etats-Unis n’avaient plus de politique latino-américaine : la secrétaire d’Etat, Madeleine Albright, était dépourvue de la moindre sensibilité latino. Son action se bornait à maintenir les relations commerciales et à soutenir aveuglément les programmes du Fonds monétaire international.  » Or les recettes néolibérales du FMI ont débouché sur un désastre économique et social : dans les enquêtes d’opinion menées à la fin des années 1990, plus de 60 % des Latino-Américains se disaient favorables au retour d’un régime militaire, si celui-ci était capable d’améliorer leur niveau de vie.

Sous George W. Bush, la dérive s’est accélérée : parmi les hauts fonctionnaires chargés des relations entre Washington et le sous-continent, 75 % des postes clefs furent attribués à des Américano-Cubains.  » Ces gens-là observent tout à travers le prisme de Cuba, poursuit Larry Birns. Ils ont une perception erronée de l’Amérique latine. La popularité croissante de personnages comme Chavez ou Morales dépasse leur entendement.  » Le 11 septembre a encore creusé le fossé. Sensible à la question des tortures en raison du souvenir encore à vif de ses régimes dictatoriaux, l’opinion publique, en Amérique latine, a été profondément choquée par les images des prisons de Guantanamo et d’Abou Ghraïb.  » On aurait tort de penser que seul l’homme de la rue est antigringo, écrit le spécialiste Andres Oppenheimer dans les colonnes du Miami Herald. Les élites aussi sont hostiles à l’Oncle Sam.  » Signe des temps, une majorité de gouvernements latinos se sont opposés, en mai, à la nomination d’un poulain de Washington au poste de secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA). C’est un socialiste chilien, José Miguel Insulza, qui l’a finalement emporté. Autre humiliation : lors du premier sommet entre l’Amérique du Sud et les pays arabes, Washington, qui demandait le statut d’observateur, s’est vu signifier une inhabituelle fin de non-recevoir. Comme il semble loin, le temps où la Maison- Blanche faisait et défaisait les gouvernements dans son arrière-courà

Axel Gyldén

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