L’argent de la couronne : une obsession flamande

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

Les dépenses de la famille royale excitent la curiosité des Flamands. Leur chasse effrénée aux coûts cachés de la monarchie annonce des lendemains chahutés pour les Saxe-Cobourg.

Albert II, mauvais payeur ? Le soupçon n’aura duré que le temps d’une interpellation à la Chambre : le roi n’aurait toujours pas honoré sa facture d’hospitalisation à l’institution Onze- Lieve-Vrouwziekenhuis d’Alost, où il a subi, en avril 2000, un quadruple pontage coronarien. Interpellé en commission de l’Intérieur, le Premier ministre Yves Leterme (CD&V) a rapidement réduit l’info à de l’intox.  » Mon information, pourtant obtenue auprès d’une très bonne source, était apparemment erronée. Je n’ai pas honte à reconnaître mon erreur « , lâche Jan Jambon, le député N-VA qui a relayé la sulfureuse rumeur. Anecdotique ? Pas vraiment. Car l’homme multiplie les marques d’intérêt pour la famille royale, ses activités et, surtout, les dépenses qu’elle occasionne aux caisses de l’Etat. Une semaine auparavant, l’élu nationaliste flamand avait interrogé le ministre des Finances, Didier Reynders (MR), sur  » des exonérations fiscales dont bénéficient les membres de la famille royale « . Le même jour, un collègue de son parti, Peter Luykx, s’inquiétait de la consommation d’énergie des résidences royales. L’occasion de découvrir que, l’an dernier, le Palais et le Domaine royal ont englouti 811 200 litres de mazout de chauffage, et que la note, réglée par l’Etat fédéral, se chiffrait très exactement à 466 004,04 euros…

Cela fait des semaines qu’une poignée d’élus du peuple reviennent ainsi régulièrement à la charge. Ils traquent avidement les coûts cachés de l’institution monarchique et les régimes de faveur dont ses représentants bénéficieraient, aux frais du contribuable. Ici, la mise à contribution des avions de l’armée pour les besoins de la famille royale est passée au crible. Là, les moyens consacrés à la protection policière des déplacements royaux et à la garde des résidences royales sont examinés à la loupe… Tout y passe. Jusqu’aux 25 000 euros que la Politique scientifique consacre aux cadeaux que le roi emporte dans ses bagages pour agrémenter ses visites officielles à l’étranger.

Mais l’épaisseur du portefeuille des Saxe-Cobourg n’émoustille que le nord du pays. Ce feu roulant de questions, parfois indiscrètes, sur le train de vie de la famille royale, est entretenu par un cercle de parlementaires flamands, qui s’est singulièrement élargi, à la faveur des élections fédérales de juin 2007. En Flandre, le Vlaams Belang (17 députés) n’a plus le monopole des assauts répétés contre la monarchie. Les séparatistes de la N-VA (6 élus) et les populistes de la Lijst Dedecker (5) sont venus grossir les rangs des élus flamands à la fibre républicaine plus ou moins prononcée. Il arrive qu’un CD&V fasse chorus. Comme le sénateur Pol Van Den Driessche. Emboîtant le pas au député Jean-Marie Dedecker et à un élu Vlaams Belang, le parlementaire démocrate-chrétien a longuement cuisiné Yves Leterme sur les activités controversées du prince Laurent dans le cadre de ses fondations. Le cadet de la famille royale n’est pas le seul à être la cible des parlementaires flamands. La reine Fabiola et la façon dont qu’elle gère sa dotation de près de 1,5 million d’euros sont aussi épinglées. En février dernier, Jan Jambon s’était inquiété auprès du ministre de la Défense Pieter De Crem (CD&V) de l’usage fréquent par la veuve du roi Baudouin d’un avion Falcon et même d’un bateau, aux frais de l’armée.

Instructif, tout cela ? Cette curiosité deviendrait presque malsaine.  » Non, nous exerçons notre devoir de parlementaire : nous avons le droit de savoir ce que la famille royale coûte exactement aux finances publiques, en plus des dotations qui lui sont déjà allouées. Nous voulons vérifier si de telles dépenses, souvent diluées dans les budgets de différents départements ministériels, sont toujours justifiées « , se défend Jan Jambon.

Le roi intouchable ? C’est fini !

Il y a vingt ans, ce travail de détective était encore impensable, car jugé politiquement incorrect.  » L’époque où le roi était considéré comme intouchable est révolue « , constate Carl Devos, politologue à l’université de Gand. L’acharnement de certains élus flamands à fouiller les dépenses royales serait à la mesure d’une frustration répandue en Flandre.  » Le problème est plus profond. Le statut et le financement du Palais royal sont jugés avec un regard beaucoup plus critique en Flandre. Nombre de Flamands trouvent que la famille royale coûte trop cher et s’impatientent en voyant que rien ne bouge. On discute beaucoup, mais le courage politique fait défaut quand il s’agit de prendre des initiatives. La frustration grandit et la pression flamande ne fera que s’accentuer au travers de ce genre de questions, d’ailleurs très concrètes et très précises. Comme de savoir si le roi, à l’instar de tout autre contribuable, s’acquitte effectivement de ses factures « , poursuit Carl Devos.

Jan Jambon, lui, ne cache pas sa déception de ne pas voir le même empressement du côté des parlementaires francophones.  » Les défenseurs de la famille royale auraient pourtant tout intérêt à connaître les coûts réels qu’elle entraîne, afin de pouvoir les expliquer correctement à l’opinion publique. D’ailleurs, quand je pose ce genre de questions, je reçois beaucoup de réactions positives du côté francophone « , assure le député N-VA.

L’exercice de transparence que ces élus prétendent endosser n’est évidemment pas dénué d’arrière-pensées. Leur agenda n’est même pas caché.  » Une fois que nous aurons une vue claire et complète de tous les coûts liés à la famille royale, nous pourrons passer à la phase suivante : lancer les initiatives législatives qui s’imposent « , lâche Jan Jambon. Avec la ferme volonté de forcer le débat sur l’argent de la couronne. Avec ou sans les francophones.

Pierre Havaux

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