L’angoisse serbe Kosovo

Le démantèlement de l’ex-Yougoslavie se poursuit : sept ans après la guerre, cette province de Serbie peuplée en majorité d’Albanais aspire à l’indépendance. Les quelque 80 000 habitants d’origine serbe s’inquiètent de leur sort

De notre envoyé spécial

Une église, une école, quelques maisons. Il ne reste rien d’autre que ce micro-quartier, cet îlot de survie. Les derniers Serbes de Vitina, une ville de plaine située dans le sud-est du Kosovo, subsistent en vase clos. Le c£ur de la cité a beau se trouver à deux pas, avec ses commerces et ses cafés enfumés, nul ne s’y aventure, ou alors avec prudence et la peur au ventre. Ce monde-là n’est pas le leur, c’est celui des Kosovars albanophones ; et les Serbes craignent les Kosovars albanophones. Alors, ils restent entre eux, dans leur quartier. Les hommes vont au jardin cultiver de quoi manger. Les femmes papotent devant l’unique épicerie et les enfants, une trentaine, se rendent à l’école, en face de l’église Saint-Petka. Un gardien veille à leur sécurité.

Combien sont-ils, ces Serbes de Vitina ? 168, pas un de plus. Des anciens, des chômeurs, des familles sans le souà  » Des morts-vivants « , résume une vieille femme. Les autres, plusieurs milliers, sont partis depuis longtemps, chassés par la guerre (1999) ou par les émeutes antiserbes (2004). Leurs relations avec ceux qu’ils appellent  » les Albanais  » se limitent le plus souvent à des regards. Au mieux, l’indifférence. Au pis, l’hostilité.

Un homme se soucie de ces naufragés de l’Histoire : Zvonko Kostic, le pope local. Ce barbu de 26 ans, marié et père de deux enfants, a le sourire facile et les manières énergiques des donneurs d’espoir, mais il ne saurait nier l’évidence.  » Nous n’avons pas d’avenir à Vitina « , admet-il. Bien sûr, il lui faut tenir. Veiller sur l’église. Rassurer les fidèles. Mais l’issue ne fait guère de doute : il n’y aura bientôt plus de Serbes dans les parages. Les Albanais tiennent la ville. Demain, peut-être, tout le Kosovo.

Il y a beaucoup de Vitina dans les Balkans. Des villes-puzzles où le destin des hommes est affaire complexe. Des terres meurtries où des voisins de toujours n’osent plus s’adresser la parole. Mais c’est ici, au Kosovo, que va se jouer, dans les mois à venir, la stabilité de la région.

Pour le comprendre, il faut revenir aux années 1990, à l’époque où cette province de l’ex-Yougoslavie, trois fois moins étendue que la Belgique, était sous le contrôle absolu, et brutal, de Belgrade, capitale de la Serbieà

Fin 1997. La majorité de la population kosovare, de souche albanaise (1,8 million de personnes), rêve d’indépendance. Son chef de file, l’intellectuel Ibrahim Rugova (l’homme à la légendaire écharpe rouge et noire), prône la voie pacifique. D’autres leaders, plus jeunes, optent pour la guérilla séparatiste (UCK). Les Serbes, eux, refusent de céder ce territoire où vivent alors 200 000 des leurs ; ils considèrent le Kosovo comme le berceau, historique et religieux, de leur nation.

Début 1998. Slobodan Milosevic et les nationalistes au pouvoir à Belgrade accentuent la répression contre les séparatistes. La violence est telle que les Occidentaux redoutent une purification ethnique, comme en Bosnie quelques années plus tôt. Le 24 mars 1999, alors que les combats entre les forces serbes et l’UCK s’intensifient, l’Otan déclenche des frappes aériennes contre Belgrade. Deux mois et demi plus tard, Milosevic est contraint de signer un accord de paix. Dans l’attente d’un accord politique, le Kosovo restera une province de Serbie mais sera administré par une mission des Nations unies (Minuk) et placé sous la surveillance d’une force militaire de l’Otan, la KFOR.

Ouvrir la voie à l’indépendance

Près de sept ans ont passé. Rien n’a vraiment changé. La Minuk n’a pas levé le camp. La KFOR non plus, avec son contingent de 16 500 soldats, dont 158 Belges. Quant au Kosovo, il n’est toujours pas un pays souverain. Officiellement, il demeure une  » province autonome  » de l’Etat commun de Serbie-et-Monténégro. Dans les faits, pourtant, le cordon est coupé avec Belgrade : la province est presque – tout est dans ce  » presque  » – indépendante. Elle a ses institutions, sa monnaie (l’euro, et non le dinar) et Pristina, sa ville principale, se donne volontiers des allures de capitale.

Des négociations engagées fin 2005 sous l’égide de l’ONU visent à mettre un terme à cette situation ambiguë. Autrement dit, à ouvrir la voie à l’indépendanceà Ce processus se heurte cependant à deux obstacles majeurs. Le premier est politique : les Occidentaux se soucient de l’équilibre de la région. Le second est humanitaire : il concerne les Serbes restés au Kosovo. Leur nombre est évalué à 80 000. Certains, de plus en plus rares, habitent au milieu des Albanais, comme à Vitina. D’autres vivent en quasi-autarcie dans des enclaves, des zones  » ethniquement homogènes  » surveillées par la KFOR. Tous partagent les mêmes angoisses d’assiégés. La guerre de 1999 les a marqués, et plus encore les émeutes antiserbes de mars-avril 2004. A la suite de rumeurs liées à la noyade de trois enfants, la foule albanaise s’était alors ruée, de façon très organisée, sur les secteurs serbes de Mitrovica, dans le nord du Kosovo. La violence avait ensuite gagné toute la province. Bilan : 19 morts, 800 blessés, des dizaines de maisons et d’églises détruites, 4 000 personnes déplacées.

La tension est aujourd’hui retombée. Peut-être parce que la KFOR, accusée de passivité à l’époque, se montre plus réactive. Sans doute aussi parce que les leaders des deux camps veulent donner des gages de bonne conduite. Il reste à savoir si la fracture entre les communautés n’est pas irrémédiableà De fait, tout les sépare : la langue, la religion (95 % des Kosovars albanais sont musulmans, mais peu pratiquants), les souffrances passéesà

L’ancien pôle industriel de Mitrovica illustre cette différence. Une rivière, l’Ibar, scinde la ville en deux : au sud, les albanophones (95 000) ; au nord, les Serbes (10 000). Dans le centre-ville, le pont reliant une rive à l’autre est peu fréquenté. Quand des centaines de Kosovars albanais l’avaient emprunté, en 2004, c’était pour s’en prendre aux commerces  » adverses « .

Depuis, les accrochages ont été rares. Mais les soldats français chargés du secteur savent que le moindre incident peut dégénérer. D’où l’utilité de maintenir un lien de confiance avec la population. Des équipes restreintes effectuent des patrouilles en tentant de régler au mieux les problèmes du quotidien.

Tous les Serbes du Kosovo ont fait de Mitrovica-Nord leur point de ralliement, la porte d’entrée vers la Serbie voisine. Ils y viennent en train, en car de l’ONU ou encore en voiture, quitte à changer les plaques minéralogiques – identifiables par les jeteurs de pierres albanais – au moment de passer d’un secteur à l’autre.

Le quartier commerçant, près du fameux pont, est un lieu de rassemblement. Un magasin, la boutique Sasa, y propose aux nostalgiques de l’ex-Yougoslavie toutes sortes de babioles à la gloire des milices. Plus loin, à flanc de colline, une église a été inaugurée fin 2005. Ainsi placée, sur les hauteurs, elle semble défier les minarets de la rive opposée.

Mitrovica-Nord, qui bénéficie de la proximité rassurante de la Serbie, n’est pas pour autant représentative du reste du Kosovo. En descendant vers le sud, à travers ces régions où les Albanais ne cessent d’édifier des bâtiments, le tableau est différent. Ici commence l’univers morcelé et oppressant des enclaves, ces  » petites Serbies  » plus ou moins coupées des secteurs albanais.

En théorie, les déplacements sont aisés, puisque la KFOR a levé presque tous ses barrages. En pratique, les barrières demeurent : elles sont dans les têtes. Un monde de peur et de méfiance sépare les communautés.

Voici d’abord Priluzje, au sud de Mitrovica. C’est une bourgade de rase campagne, traversée par une voie de chemin de fer. On y dénombre une cinquantaine d’échoppes et 3 500 habitants. Beaucoup de Serbes et quelques Roms. Malgré la fermeture du checkpoint de la KFOR, en juin 2005, le village ne s’est pas ouvert au monde. Au contraire, il demeure sinistré, triste à mourir, surtout en hiver, quand un vent glacial fouette la rue principale.

Le provisoire s’éternise

Ici, les jeunes Serbes ne songent qu’au départ ; ils rêvent des lumières de Paris ou de Londres, d’un emploi, d’une vie  » normale « . Les adultes, eux, n’ont plus la force d’espérer : usés avant l’âge, ils vivent dans l’attente des pensions ou des allocations de chômage (une centaine d’euros par mois). Quant aux enfants, ils tuent le temps en jouant au football sous l’£il des soldats français et marocains.  » Ils souffrent de troubles psychologiques à cause du stress des parents « , constate le Dr Sreten Dinic, directeur du dispensaire.

Un autre village, maintenant : Ugliare, dans les faubourgs de Pristina. Sur un terrain vague, 31 familles serbes ont trouvé refuge dans quelques dizaines de conteneurs, semblables à des baraques de chantier. Certaines demeuraient auparavant dans la commune voisine de Kosovo Polje, mais leurs maisons ont été saccagées en 2004.

Depuis, le provisoire s’éternise. Titomir Hrsic en sait quelque chose, lui qui est obligé de vivre avec sa femme et sa fille dans l’un de ces conteneurs. Cet homme de 50 ans se rend plusieurs fois par semaine à Kosovo Polje, avec l’espoir de rouvrir un jour son restaurant, incendié en 2004.  » Je veux y croire, déclare-t-il. Des amis albanais m’ont dit que je pourrais revenir en toute sécurité. D’ici là, il faudra que les travaux de remise en état soient finis. Qui peut m’aider ? Pour l’instant, mes démarches à la mairie restent vaines.  »

Plus au sud, une enclave importante : Gracanica (7 000 habitants). La communauté est bien organisée ; elle a ses écoles, ses boutiques, ses cafés. Mais rares sont ceux qui se rendent à Pristina, la grande ville, pourtant située à une dizaine de minutes en voiture. Vladica Micic, 21 ans, serveur dans un café de la rue principale de Gracanica, n’a pas mis les pieds à Pristina depuis 1998.  » Je connais des Albanais, confie-t-il. Avant la guerre, nous fréquentions la même école. Malgré tout, ce serait dangereux pour moi d’aller là-bas. Eux viennent parfois ici. Nous évitons de parler politique, car ils ont la trouille de passer pour des traîtres aux yeux des extrémistes.  » Vladica avait 14 ans en 1999. C’est un enfant de la guerre. Aujourd’hui, il a l’impression de tourner en rond, de chercher une issue de secours.  » Si je le pouvais, je partirais dans votre pays. Ici, nous avons le sentiment de vivre dans un camp de concentration. Comment voulez-vous créer une famille quand le salaire mensuel moyen est d’une centaine d’euros ?  »

Vers l’ouest, cette fois, une minuscule enclave : le monastère de Decani, du xive siècle. Un lieu sacré, aux yeux de l’Eglise orthodoxe. Pour y accéder, il faut emprunter une petite route à flanc de colline et franchir deux barrages militaires tenus par des soldats italiens. L’endroit est superbe, entouré de bois et de champs. Par les sentiers de montagne, bien connus des contrebandiers, on peut rejoindre l’Albanie ou le Monténégro.

A l’abri de ses murs d’enceinte, ce monastère aux boiseries centenaires accueille une trentaine de jeunes moines. Ils produisent du vin et du raki (eau-de-vie), fabriquent des icônes et des sculptures en bois. Leur supérieur, le frère Sava Janjic, n’a rien d’un va-t-en-guerre. En 1999, il a protégé 200 Albanais contre les milices serbes et dénoncé avec courage les folies de Milosevic.  » Sans la KFOR, dit-il, ce monastère n’existerait plus. En 2004, un groupe de 400 personnes avait essayé de nous attaquer. A présent, le danger demeure. Même si les radicaux albanais sont minoritaires, ils règnent sur la région. Nous vivons sur une sorte d’île, sans savoir de quoi demain sera fait.  »

D’un endroit à l’autre, les mots se ressemblent. Partout ou presque, le même sentiment d’impuissance et d’abandon. Partout, les mêmes soucis de petites gens : les coupures d’électricité, de téléphone, le paiement des retraites, l’accès aux bois ou aux champs, la récupération de logements ou de commerces dont les propriétaires ont été spoliésà Pour l’instant, ces enclaves survivent sous perfusion financière de Belgrade. La Serbie, pour des raisons politiques et non humanitaires, ne peut les  » lâcher « . Mais qu’en sera-t-il demain ?

Il y a, chez la plupart de ces 80 000 Serbes, une forme de fatalisme et la sensation que l’Histoire a déjà fait son £uvre. Nombre d’entre eux ont longtemps vécu dans l’illusion – entretenue par la propagande de Milosevic – qu’au final la  » Grande Serbie  » sortirait victorieuse de ces crises et que le Kosovo resterait à jamais serbe. La réalité n’en est que plus douloureuse à vivre.  » Leur situation est terrible. Ce sont les sacrifiés de cette affaire « , résume un spécialiste ouest-européen des Balkans.

Ici ou là, pourtant, certains avancent à contre-courant. Avec l’espoir qu’un jour, peut-être, ils vivront en harmonie avec leurs ennemis d’hier. A Kamenica, une ville de l’est peu touchée par la guerre, les ménagères des deux communautés fréquentent le même marché du vendredi.  » Nous avons de bonnes relations avec ceux que nous connaissons de longue date « , confie le patron d’un café serbe.

Le risque d’un exode massif vers la Serbie

Ailleurs, des familles ont fait le choix de revenir sur les terres dont elles avaient été chassées. A Osogane, dans le nord-ouest, modeste village où la sécurité est assurée par des soldats espagnols, quelques dizaines de personnes ont été relogées dans des maisons neuves, édifiées près des ruines des précédentes. C’est le cas des époux Djuric, Goyko et Dragica, âgés d’une quarantaine d’années et parents de trois enfants. Goyko travaille à la poste, son épouse au dispensaire. En ce mardi de janvier, ils reçoivent des amis. Tous serbes. Les femmes sont à la cuisine, les hommes boivent du raki et savourent la charcuterie maison. Ils passent des heures à discuter, à refaire le monde, la Serbie, le Kosovo. Surtout le Kosovo.  » Nous essayons d’oublier le passé, de regarder vers l’avenir, assure Goyko. Notre vie est ici, sur la terre de nos ancêtres.  »

D’Osogane à Vitina, de Decani à Priluzje, que deviendront ces gens au moment de l’indépendance ? Les petites enclaves du sud semblent condamnées à s’éteindre d’elles-mêmes, avec la fuite des jeunes. Les plus peuplées pourraient en revanche bénéficier d’un statut préservant un lien administratif avec Belgrade. Mais le risque existe d’un exode massif vers la Serbie, où la plupart des 120 000 réfugiés partis en 1999 ont d’ores et déjà décidé de rester. Pareil scénario sanctionnerait l’échec des politiques de pacification mises en place depuis 1999. Ce serait l’acte de mort du Kosovo multiethnique voulu par l’ONU. l

Philippe Broussard

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content