L’Amérique en feu

Charles Frazier se fait l’avocat d’une cause perdue, celle des Indiens. Ses Treize Lunes vibrent avec l’ardeur d’un requiem.

Il arrive que la littérature américaine s’écrive au galop, le pied à l’étrier. Eleveur de chevaux dans sa ferme de Raleigh, en Caroline du Nord, Charles Frazier est un pur-sang des lettres qui tire sur la bride de l’épopée avec un panache éblouissant, comme son maître Cormac McCarthy. Né en 1950, il a longtemps fréquenté l’université avant de sauter le pas et de s’attaquer au  » grand roman  » qui célébrerait les paysages qu’il n’a jamais quittés – les montagnes éternellement bleues des Appalaches. C’est ainsi que le magistral Retour à Cold Mountain fut pétri dans la terre et dans la mémoire de la vieille Amérique avant de décrocher le National Book Award en 1997 et de devenir un phénomène d’édition – 2 millions d’exemplaires outre-Atlantique et des traductions dans une vingtaine de pays. Adaptée au cinéma par Anthony Minghella, l’histoire de ce  » retour  » est celle d’Inman, un Ulysse déserteur qui, en pleine guerre de Sécession, navigue sur des eaux tachées de sang pour retrouver sa Pénélope et regagner sa région natale, Cold Mountain, au c£ur des Appalaches. Incantatoire, sensuel, à la fois physique et métaphysique, ce roman a imposé un écrivain de haut vol qui traque l’âme égarée de l’Amérique sur les pistes d’un passé déchiré.

De cet exorciste on attendait le come-back avec un peu d’appréhension. Il n’avait pas intérêt à se planter ! Nouveau miracle : le Frazier ardent brûle toujours autant. Dans les reflets amers de ses Treize Lunes, c’est encore une Amérique en feu qui se profile : celle qui extermina ses Indiens dans une danse du scalp où furent décapitées les espérances et l’identité de tout un peuple. Roman historique ? Non, mais roman où l’Histoire d’un continent cherche à expier ses infamies, sur les décombres d’un massacre aux allures de génocide.

A l’heure où les premières locomotives crachent leurs fumées sur le Nouveau Monde, le vieux Will Cooper déroule le fil de son existence passablement tumultueuse.  » La mémoire est ma dernière ivresse « , lance- t-il avant de raconter comment, au début de son adolescence, il fut adopté en pays cherokee par Bear, un Indien  » au nez effilé comme une lame de hachette « . Fasciné par sa noblesse et sa sagesse, par son art d’accorder son âme aux symphonies du cosmos, Will ne tardera pas à s’intégrer à sa tribu, des guerriers mués en paysans après deux siècles de défaites sanglantes face à l’homme blanc.

Le lent déclin du peuple des oubliés

Pages superbes sur la chasse, la danse, les rodéos, les chevauchées fantastiques, les cavalcades des bisons et des chevreuils, le vent qui soulève les c£urs des squaws vers l’infini. Pages douloureuses sur le lent déclin de ces peuplades humiliées et sauvagement défigurées. Des peuplades que Will, une fois devenu avocat, ira défendre à Washington, où il rencontrera Davy Crockett avant de plaider la cause indienne sous les lambris de la Maison-Blanche.

Grand lecteur des romans de la Table ronde venus de la lointaine Europe, Will est un  » Lancelot transi « , qui traverse l’Amérique de la ségrégation pour lui offrir un supplément d’âme. A son combat si noblement chevaleresque Frazier ajoute l’histoire de ses amours pour Claire, une fille du vent qu’il ne parviendra jamais à apprivoiser. Cette histoire-là a un parfum de lavande, dans un monde qui glisse peu à peu vers des ténèbres que les  » treize lunes  » ne pourront plus réchauffer. Restent les récits nostalgiques de l’Indien Bear, dont la voix blessée berce le roman en une longue complainte qui ressemble à un requiem. Oui, Frazier est un conteur incomparable. Un musicien des causes perdues. Un envoûteur qui, par son lyrisme et sa formidable compassion, est parvenu à réenchanter une époque cruellement désenchantée. l

Treize Lunes, par Charles Frazier. Trad. de l’américain par Bernard Cohen. L’Olivier, 522 p.

André Clavel

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