L’allocataire social

Soraya Ghali
Soraya Ghali Journaliste au Vif

Gregory est ce qu’on appelle aujourd’hui un Tanguy, l’un de ces trentenaires qui ne parviennent pas à quitter le cocon familial. Mais la scène ne se joue pas dans un immeuble du xvie arrondissement de Paris. Et le pot de colle ne porte pas de pull en V orné d’une cravate. Changement de décor ! Bruxelles, Evere, la cité sociale Germinal. C’est là que Gregory-Tanguy habite. Sa vie, et celle de sa mère, a basculé voici dix ans, quand le père est mort subitement. La dèche a commencé. Une pension de veuve, ça ne pèse pas lourd. Alors, pour mettre un peu de beurre dans les épinards, on trouve des petites combines et on accepte parfois des petits boulots.

A 20 ans, Greg rêve d’imposer son nom en haut de l’affiche. Sa mère se saigne : c’est à Paris que le fiston prendra des cours de théâtre. Aujourd’hui loin de la Ville lumière et de ses strass, Gregory  » pointe  » depuis bientôt cinq ans. 500 euros d’indemnités de chômage, ça ne fait pas beaucoup non plus. Il a obtenu,  » après bien des tracasseries administratives à la belge, ce fameux statut d’artiste  » : 500 euros au lieu de 300, c’est déjà ça. Mais ce n’est pas tout d’avoir décroché la timbale,  » encore faut-il le conserver, ce foutu statut « . Galère !

Les statistiques sont en effet terrifiantes : en 2002, la Belgique comptait 385 061 chômeurs complets indemnisés. Ce qui poussait le taux de chômage à 11,9 % de la population active.

La Flandre reste largement sous la moyenne nationale (7,6 %) face aux 17,1 % affichés en Wallonie et aux… 20, 6 % à Bruxelles. Le chômage touche particulièrement les jeunes de moins de 25 ans ; essentiellement ceux du nord du pays, où il atteint 58 120 personnes pour un total de 71 625. En revanche, le chômage longue durée frappe beaucoup plus durement le sud du pays. Sur les 149 249 chômeurs longue durée, 92 175 sont inscrits en Wallonie. Les perspectives de l’année 2003 ne sont pas meilleures : la création d’emplois ne devrait pas dépasser les 20 000 à 30 000 postes.

D’autres chiffres laissent pantois. Depuis vingt ans, les chômeurs ont subi une perte de pouvoir d’achat importante : 9 %, de 1991 à 2001 ! Les indicateurs de pauvreté confirment cette dégradation : le taux de pauvreté dans la population des chômeurs  » les plus favorisés « , soit les chefs de famille qui touchent l’allocation la plus élevée (890 euros), a quasi doublé depuis 1985 : 19,7 % en 1985… 36,8 % en 1997 !

Jocelyne aimerait bien que  » le fiston bosse un peu « .  » Qu’il vole de ses propres ailes.  » Lui n’a pas renoncé aux feux de la rampe, persuadé qu’il peut en être, qu’il peut devenir une star. Mais la déprime lui est tombée dessus. Sans prévenir. De façon pernicieuse. Claquemuré chez lui, affalé devant l’écran de télévision, ses plus belles années filent entre ennui abyssal et rancune épisodique.

Car la dépression fait des dégâts dans l’ombre. Un rapport récent de l’Organisation mondiale de la santé et du Bureau international du travail a montré que le chômage multiplie par deux le risque de dépression. Pis : même si de 70 à 80 % des victimes de la dépression expriment la volonté de pouvoir à nouveau travailler, seuls 10 à 12 % y parviennent… l

Soraya Ghali

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