La voix des poilus

Le Théâtre national accueille Cris, de Laurent Gaudé, mis en scène par Stanislas Nordey : les voix de soldats de 14-18 pour un spectacle inouï et bouleversant

C ris n’est pas une pièce de théâtre, mais le premier roman de Laurent Gaudé (2001), prix Goncourt 2004 pour Le Soleil des Scorta. Portée à la scène par Stanislas Nordey, l’£uvre s’est métamorphosée en un spectacle qui prend à la gorge, sans recours aux balises du théâtre. Ils sont douze hommes immobiles sur un praticable, entre des murs criblés de deux cents projecteurs : une fournaise de lumière qui sculpte leurs corps, colosses burinés ou enfants lisses, soldats de la guerre 14-18, piégés dans une tranchée. Il n’y a cependant pas l’ombre d’une tranchée sur la scène, ni d’ailleurs du moindre accessoire autour de Jules, Marius, le gazé, le lieutenant Rénier, Boris, M’Bossolo…

En manteaux de poilus, puis de plus en dépouillés, ces hommes ne jouent pas, ils parlent d’eux et de leurs compagnons, de l’insoutenable, de leur quotidien, de leurs cauchemars. Leurs monologues se croisent et s’éclairent, sans se muer en dialogues. Seuls les regards amorceront des rencontres. Les mots sont hantés par la mort, par la fraternité, par la folie, sertis dans la densité poignante du style de Laurent Gaudé qui oscille entre la matière et le lyrisme, le détail et la vision. Ces mots sont mâchés par des voix presque neutres, comme privées de leur sang, travaillées sur la rythmique, la scansion. Le même refus de l’incarnation imprègne les gestes larges entre des plages de pause. L’image se précise au fil du spectacle : cette gestuelle rude et forte se nourrit des sculptures des monuments aux morts, ce qui signe d’évidence le dernier monologue de Jules :  » Je ferai naître des statues immobiles. Elles montreront leurs silhouettes décharnées. Le dos voûté, les mains nouées. Ouvrant de grands yeux sur le monde qu’elles quittent… A chaque statue que je finis, la voix qui me hante se tait.  »

Stanislas Nordey, rencontré à Théâtre Ouvert, à Paris, qui a créé Cris, l’avoue sans détour :  » Je n’ai pas cherché à faire du théâtre, j’ai porté le roman à la scène, saisi par la concision de l’écriture, qui peut demander une oralité. J’ai vu ce texte comme une polyphonie de voix, ch£ur ou orchestre, d’où émergent des solistes. J’ai voulu dessiner des corps inscrits dans une immobilité et dans un espace ouvert et fermé à la fois qui pouvait évoquer la multitude de ces âmes envolées, d’où ces batteries de projecteurs… Pas question de tranchées en carton pâte !  » Par ses options, subtilement modulées dans la forme (disparition des praticables, géométrie variable du groupe…), dans la tension, Stanislas Nordey rejoint l’enfantement de l’écriture de Laurent Gaudé, ravi de ce spectacle.  » J’ai travaillé à partir de photos et de documents, explique l’écrivain. Des paysages, des visages, des films muets. Ce qui me laissait une grande liberté de projection. C’était plus une documentation sensitive qu’érudite. La guerre ne me fascine pas en elle-même, bien que celle de 14-18 est une guerre charnière, héritée du xixe siècle mais qui porte en germe tout ce qui va suivre. Je n’ai pas précisé de dates ou de lieux, je suis entré dans la tête de ces hommes, sans narrateur, sans intermédiaire.  »

Stanislas Nordey a fait des écritures contemporaines et des questions théâtrales qu’elles induisent l’un de ses plus beaux terrains de scène (avec des auteurs comme Guibert, Pasolini, Gabily, Lagarce…). Ici, avec ses comédiens d’une aura peu commune, venus en partie de l’Ecole du Théâtre national de Bretagne (à Rennes), qu’il dirige, il a travaillé sur cette frontière délicate entre le refus du pathos et la distanciation.  » Je voulais mes acteurs extrêmement investis, sans qu’ils montrent tout, que cela reste  » au fond de l’£il « , qu’ils soient traversés par des images, des pensées devant le public.  » On n’oubliera pas leurs regards vrillés dans le nôtre, ni leur présence incandescente.

Cris, au Théâtre national, à Bruxelles, du 28 février au 4 mars. Tél. : 02 203 53 03 ; www.theatrenational.be

Michèle Friche

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