La vie sans filet

Guy Gilsoul Journaliste

La rétrospective Lucian Freud au Gemeentemuseum de La Haye choque les uns jusqu’à la nausée. Et passionne les autres.

Il a 85 ans. Ses yeux sont vifs et gorgés d’angoisse. Le verbe est rare :  » Quand je parle trop, cela m’éc£ure.  » Il ne dira donc rien sur sa vie privée et si peu sur sa manière d’envisager l’art.

Dans les années 1950, Lucian Freud fut, avec Francis Bacon, la figure de proue de l’  » école de Londres « , qui, en plein essor des abstractions, prônait la peinture figurative. En 1956, avec des £uvres ciselées au scalpel – qui n’étaient pas sans rappeler celles d’Otto Dix et du mouvement allemand de la Nouvelle Objectivité -, il participait à la Biennale de Venise. Depuis, son succès, à l’ombre du star-système, va grandissant. Ses toiles s’arrachent à prix d’or et même la reine Elisabeth II vint poser dans son atelier londonien.

Rien, pourtant, dans sa manière et dans ses sujets n’appartient aux modes ni aux pratiques consacrées durant la seconde moitié du xxe siècle. Ainsi, il peint d’après nature (son chien, des amis, son jardin), comme au bon vieux temps de la peinture de chevalet. Indifféremment, il travaille sur de petits ou de grands formats, sur le lin avec une brosse en poils de sanglier ou sur la plaque de cuivre avec la pointe ou le burin.

A partir des années 1960, ses nus vont faire couler beaucoup d’encre : on critique leur laideur, l’économie des couleurs (entre ocre et crème) et la faiblesse des compositions. Tant mieux, lâche l’artiste. Pour lui, l’essentiel est ailleurs et s’inscrit dès les séances de pose, régulières et qui s’étirent parfois des mois durant, voire une année entière.

Freud scrute le corps, ici assis dans un fauteuil rouge, là allongé sur le dos, jambes écartées sans pudeur, ou sur le ventre, assoupi, seul ou avec un chien ou des enfants, un livre dans les mains ou une assiette avec deux £ufs sur le plat, hors de portée, au premier plan. Pas d’action, pas d’histoire. Le décor est celui de l’atelier : le plancher est rude ; le mur, nu à son tour ou couvert d’une croûte picturale, parfois giflée par quelques coups violents, enveloppe le modèle d’une douceur troublante. Le peintre concentre son attention sur la chair qui, ici, rebondit en flasques mouvements, là creuse de profonds sillons incarnadins. Il voit ce qu’il ne devrait pas voir : des affaissements musculaires, des rides, des craquelures, des rougeurs, des ulcères, des taches de vieillesse. Oui, c’est bien la chair, plutôt que la nudité, que cherche à reproduire Lucian Freud jusqu’aux limites, aux extrêmes, non d’une personnalité mais, au final, de la vie qui imprime sa marque, chaque jour, à la surface du corps :  » Je ne peins pas les gens à cause de leur apparence, confiait-il, mais en fonction des éléments qui ont pu faire d’eux ce qu’ils sont aujourd’hui. « 

Une quête terrible, effroyable, que celle que mène Freud ainsi face au réel de la vie. Au fil de l’exposition, on découvre aussi combien, dans chaque tableau, chaque dessin et chaque gravure, après avoir cerné la ressemblance au plus près, le peintre dépasse celle-ci par une sorte d’excès qui doit tout à un métier dont il prolonge les audaces en prenant appui sur les classiques de l’histoire de l’art. Comme Ingres qui, dans les premières années, encourageait ses élèves à  » donner de la santé à la forme  » et qui, du coup, n’hésitait pas à ajouter une vertèbre à La Grande Odalisque. Ou des réalistes tels Théodore Géricault avec qui Freud partage l’amour des chevaux, Gustave Courbet (on songe bien sûr à L’Origine du monde) ou encore Constable à qui il rend hommage dans une vue rapprochée d’un arbre. Car réduire Freud aux seuls nus, visages et portraits serait tronquer son approche de la vie et de la réalité. En effet, c’est avec la même concentration ( » Plus on se concentre, plus les choses qui sont vraiment dans votre tête commencent à sortir « ) qu’il peint aussi son petit jardin londonien ou encore ses chiens qui, souvent, partagent l’espace de l’£uvre avec l’un ou l’autre modèle. Ces dernières années ont vu aussi réapparaître un sujet cher à son c£ur : les chevaux. Le voilà, une fois encore, aux prises avec le temps qui passe, celui qui, inexorablement, mène à sa propre mort. Face à cette réalité, en effet, le drame individuel, l’expressionnisme de bon aloi qui fleurit aux quatre coins des bonnes consciences, paraît bien futile. Voilà, sans doute, la grande leçon de Lucian Freud.

La Haye, Gemeentemuseum, 41, Stadhouderslaan. Jusqu’au 8 juin. Du mardi au dimanche, de 11 à 17 heures. Tél. : +31 70 33 81 111. www.gemeentemuseum.nl.

Guy Gilsoul

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