La traversée des déserts

D’Atacama au Sahara, des savants aux écrivains, la collection Bouquins explore ces étendues inhabitées mais peuplées de tant de rêves

Le Livre des déserts, sous la direction de Bruno Doucey. Bouquins/Laffont, 1 248 p.

A lire aussi : Lentement au désert lentement (L’Escampette), six récits de Joël Vernet, voyageur fou d’Afrique et amateur de silences.

Selon le Petit Larousse, un désert est  » un lieu inhabité, vide ou peu fréquenté « . Et, dans l’imaginaire collectif, il ne se passe rien ou presque dans ces espaces désolés. Or c’est justement à ce presque rien, à cette quasi-absence que la collection Bouquins consacre… 1 248 pages. Une extraordinaire invitation au voyage, à la découverte et à la curiosité en cette année 2006 décrétée, par l’Unesco,  » année des déserts et de la désertification « . Une manière aussi de rappeler que, si l’homme les fréquente peu, ces lieux brûlants ou glacés bougent, évoluent, mettent en question nos civilisations. Et comptent parmi les derniers territoires d’aventure et de rêve.

Avant d’aborder le mythe des déserts tel qu’ont pu le forger dans nos esprits les récits bibliques, Le Crabe aux pinces d’or ou Le Petit Prince, l’ouvrage s’attache à en décrire les réalités géographiques, biologiques, sociologiques. Du désert d’Atacama au Grand Erg oriental, de l’Arctique à l’Antarctique, des scientifiques battent en brèche les idées reçues. Non, le Sahara ne fut pas toujours une étendue de sable : il était même couvert de glace voilà quelques millions d’années. Oui, un tiers de la population mondiale vit sur des terres arides. Oui, on peut  » lire  » l’évolution du monde dans un grain de sable en l’observant au microscope, comme jadis Théodore Monod  » lisait le désert  » sur  » son squelette sculpté, poli, épousseté, nettoyé sans cesse par le vent qui souffle et le sable qu’il déplace.  »

Un squelette qui abrite une surprenante diversité biologique grâce aux stratégies d’adaptation d’animaux et de plantes dignes de Jérôme Bosch. Ainsi croise-t-on, dans l’arche des déserts, des lézards-crapauds, des rats-kangourous, des taupes dorées, des poissons venus des temps préhistoriques ayant le pouvoir de vivre hors de l’eau. Ou telle grenouille canadienne qui se laisse geler en hiver – son c£ur ne bat plus, son sang ne circule plus – avant de renaître au printemps. En terres arides, des plantes se désaltèrent de la seule rosée du matin et certaines graines savent attendre des années dans le sable l’averse providentielle qui leur permettra de se développer. Leçons de patience, de persévérance.

L’homme aussi a su s’adapter à cette  » mort vivante  » décrite par Lawrence. Mais qui questionne l’autre, du désert ou de l’humain ? A la fois terrain de jeu et de méditation, d’expériences et de spiritualité, ces étendues sont la source d’éternelles interrogations. Quand André Citroën lance la Croisière noire à travers le Sahara, décrétant que  » Le chameau est mort et la Citroën le remplace !  » ou lorsque le linguiste Louis Hanoteau entend, dès 1860,  » mettre les tropiques à six journées de Paris par la grâce de la vapeur  » – en clair, installer une ligne de chemin de fer transsaharienne – se pose déjà la question de la pertinence du progrès.

Et comme, pour peupler ces immensités, on n’a jamais trouvé mieux que les mots, c’est donc un poète, Bruno Doucey, familier des meilleurs auteurs et des grands textes, qui dirige cette méharée. Dans sa caravane, il a embarqué des penseurs d’hier comme d’aujourd’hui (Platon, Nietzsche, Taguieff, Onfrayà), des théologiens, des historiens, pour tenter de comprendre, par exemple, comment les trois monothéismes sont sortis des sables, pourquoi l’homme est fasciné par les lieux inhabités et ce qu’il vient y chercher. Il a aussi convoqué des écrivains, des grands témoins. D’Hérodote à Le Clézio en passant par Flaubert, Charles de Foucauld, Isabelle Eberhardt ou Paul Bowles, quelque 150 extraits d’£uvres ou portraits racontent les rêves et folies d’ermites, de militaires, d’explorateurs, de Bédouins, de messies, de marcheurs, de naturalistes, d’exaltés et de résignés qui ont tenté d’habiter le vide, d’y chercher un destin. Ou d’y trouver l’oubli.

 » Le désert, c’est Dieu sans les hommes « , écrivait Balzac. Et si, au contraire, c’était plus que jamais Dieu et les hommes ? l

Olivier Le Naire

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