La terre promise flamande

Mais pourquoi plus de Wallons ne travaillent-ils pas en Flandre ? Car le nord du pays pourrait bientôt fournir 50 000 emplois aux francophones. Qu’est-ce qui coince ? Enquête.

Fainéant, le Wallon ? Pas Emmanuel Auquier, en tout cas. Ce Tournaisien (24 ans) aime bosser. Avec des horaires  » bien remplis « , de préférence. C’est cette volonté qui l’a conduit à travailler dans une entreprise flamande. Diplômé en ergothérapie, il ne trouvait que des emplois à temps partiel. Jusqu’au jour où il lit par hasard une annonce de Ventura, une société d’import-export dans le secteur de la décoration haut de gamme, qui cherchait à engager un vendeur. Il a postulé  » par goût du défi « . Il vient juste d’être engagé. Seul hic : son bureau se situe à Lichtervelde, en Flandre occidentale.  » Ce n’est pas un problème, répond Emmanuel. Mes supérieurs sont vraiment sympathiques. Ils s’adressent à moi en français.  » Jusqu’à présent, sa méconnaissance du néerlandais ne pose aucun souci. Pour comprendre son contrat d’embauche, il a demandé l’aide d’un collègue bilingue.  » J’ai toujours été un peu allergique au néerlandais. Là, j’apprends lentement. Mais tenir une conversation, ce n’est même pas la peine… « 

Huit ans déjà que Nicolas Desmet (28 ans) travaille à la tuilerie Wienerberger, à Aalbeke, non loin de Courtrai. Entre son domicile mouscronnois et l’usine : cinq minutes à peine en voiture, et une frontière linguistique à franchir.  » Au début, cela m’a fait un peu peur, confie-t-il. Mais j’ai été bien accueilli. Entre ouvriers, ça se passe bien. J’entends souvent de petites blagues sur le dos des Wallons, mais ce n’est jamais méchant.  » Si Nicolas maîtrise les bases du néerlandais, il se prend les pieds dans la grammaire. Pour l’instant, du moins. Car il a entamé un cours de perfectionnement, payé par l’entreprise. Trois heures par semaine, le samedi matin.  » Cela ne me dérange pas d’étudier… Grâce à ça, je vais pouvoir mieux m’intégrer. « 

D’après l’ONSS, 4,8 % des salariés wallons travaillent en Flandre (contre 1,2 % des salariés flamands en Wallonie). Le cliché du Wallon immobile ne résiste donc pas à l’analyse. Mais la Flandre voudrait plus. Le Nord connaît presque le plein-emploi. Pis : dans certains secteurs, la pénurie de main-d’£uvre guette. Kris Peeters, le ministre-président flamand, a fait ses calculs : 278 000 emplois seront créés en Flandre d’ici à 2020, alors que la Wallonie devra gérer un  » surplus  » de 4 000 chômeurs par an, pour lesquels il n’y aura pas d’emploi dans le sud du pays.  » Afin de pourvoir aux postes vacants, la Flandre pourrait puiser dans ce réservoir-là « , propose Kris Peeters. L’Union des entrepreneurs indépendants flamands (Unizo) brandit un autre chiffre : en 2007, 12 000 places sont restées vacantes dans des PME proches de la frontière linguistique. Et encore, ce chiffre n’englobe que les offres d’emplois peu qualifiés…  » Cela frappe toujours les experts étrangers qui se penchent sur la Belgique, reconnaît Bruno Van der Linden, économiste à l’UCL. Dans de nombreux pays, une façon de réduire le chômage consiste à encourager la mobilité des travailleurs. Chez nous, par contre, on observe de grosses différences entre les taux de chômage d’une région à l’autre, sur des distances qui apparaissent minimes. Un tel constat doit nous interpeller. Mais attention, aussi, aux réponses simplistes. « 

Car, sur le terrain, la réalité est complexe, comme le révèle l’exemple de Fabricom GTI. Cette entreprise spécialisée dans les infrastructures industrielles emploie 4 800 personnes en Belgique. Elle peine notamment à recruter des techniciens spécialisés de niveau A 1, dits instrumentistes. En Flandre, les écoles fournissent moins d’une centaine de diplômés par an dans cette option pointue. Ils sont nettement plus nombreux en Wallonie…  » Le problème, c’est que ces fonctions-là impliquent de dialoguer avec l’exploitant, explique Philippe Deneve, directeur de la maintenance. Certains clients flamands demandent un entretien avec le technicien avant même qu’il ne se rende sur place. Ils veulent s’assurer que celui-ci comprendra bien les instructions.  » Cette condition suffit pour dissuader de nombreux candidats. Du coup, la présence francophone sur les sites flamands de Fabricom GTI demeure marginale. La situation devrait changer.  » Les Wallons sont compétitifs et sont les plus proches. Le reste, c’est une question de motivation. S’ils ne saisissent pas leur chance, d’autres la prendront. Des Européens de l’Est, par exemple.  » Mais Philippe Deneve admet que l’effort d’adaptation concerne également les employeurs.  » Pour eux aussi, il y a une barrière psychologique à franchir. Ils doivent accepter des travailleurs qui ne maîtrisent pas parfaitement le néerlandais, même si c’est un peu plus difficile au début. « 

Les Français gagnent jusqu’à 45 % en plus

L’obstacle linguistique n’est pas tout. La régionalisation des sociétés de transport en commun n’a pas aidé ceux qui doivent se rendre de la Wallonie vers la Flandre, et inversement. Vu les mauvaises correspondances entre les lignes de bus TEC et De Lijn, les temps de navette enflent parfois exagérément, même pour des distances très courtes. Certes, cela n’empêche pas plusieurs milliers de Français de venir chaque jour travailler en Flandre. Mais, grâce aux règles fiscales qui régissent le statut de frontalier, ceux-ci gagnent de 25 à 45 % en plus que les travailleurs belges, aux mêmes postes…

Jeune Limbourgeoise enthousiaste, originaire de Tongres, Liz Vliegen n’en démord pas :  » Des Wallons motivés, j’en vois, et j’en vois même beaucoup.  » Depuis six mois, elle travaille pour le Forem, à Liège. Conseillère en mobilité interrégionale, indique son titre ronflant. Concrètement, elle s’emploie à  » booster  » les chômeurs liégeois, à leur fournir tous les outils nécessaires pour trouver du travail en Flandre. C’est ainsi qu’elle a récemment encadré une trentaine de sans-emploi qui se sont rendus à Hasselt, pour un job dating dans le secteur de la construction. Certains sont revenus avec une promesse d’embauche. D’autres ont fait chou blanc.  » La motivation ne suffit pas toujours. Les chefs d’entreprise limbourgeois exigent souvent une bonne connaissance du néerlandais, même pour des ouvriers à la chaîne.  » Xavier Delmotte, habitant de Tournai, au chômage depuis quatorze mois, en fait l’amère expérience. Pourtant, il possède de bonnes bases en néerlandais.  » J’ai déjà postulé pour plusieurs emplois dans la région de Courtrai. La dernière fois, lors d’un entretien par téléphone, dès que j’ai annoncé que j’avais 50 balais, on m’a dit : c’est pas la peine, vous ne tiendrez pas le coup. Je suis resté bouche bée. « 

Les patrons flamands seraient-ils trop exigeants ? Anne Demelenne, secrétaire générale de la FGTB, pose la question.  » A un certain moment, il faut raison garder. Il y a une pénurie dans certains métiers, tout simplement parce que les conditions de travail et les salaires ne sont pas mirobolants. Et puis, tout le monde n’est pas apte à devenir maçon ou soudeur.  » Le ministre-président wallon, Rudy Demotte (PS), s’efforce pour sa part de montrer sa bonne volonté à la Flandre. Le nord du pays ne constitue peut-être pas la terre promise pour les chômeurs wallons, mais il y a là un gisement d’emplois incontestable. Avec un taux de chômage frôlant les 18 %, la Wallonie ne peut faire la fine bouche.

François Brabant

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