La stupeur d’exister

L’un danse, l’autre parle. Leur art fécondé porte sur la scène du Théâtre national la méditation incandescente de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, de Stig Dagerman : L’Homme du jour, créé par Enzo Pezzella et Alfredo Cañavate

L’Homme du jour, au Théâtre national, au Palace, à Bruxelles, jusqu’au 15 mai. Tél. : 02 203 53 03.

Stig Dagerman… Le nom, traduit du suédois, donne  » l’homme du jour « , titre du spectacle de deux comparses en symbiose : le comédien Alfredo Cañavate et le chorégraphe-danseur Enzo Pezzella. Sur le plateau, le  » jour  » se perçoit dans le chantier chaotique d’un quotidien en (re)construction : panneaux, bois, table, fauteuil renversé, photos projetées sur ces parois bancales, bribes d’interviews de la rue, musique motoriste (Poulenc), bruits de métal, de pistons…  » L’homme  » y bouge, y respire, en équilibre instable, au bord de la chute. Homme double : la part de l’ange et la part de la terre, l’envol et la gravité, la consolation et le désespoir, le geste et le cri, l’ombre et la densité. Les mots de Stig Dagerman, puisés en grande partie dans ce texte fulgurant de 11 pages (Actes Sud) qu’est Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, ces mots naissent du noir, portés par une voix nue d’intentions, qui enveloppe le public :  » Le temps n’est pas l’étalon qui convient à la vie… Ma vie n’est courte que si je la place sur le billot du temps… Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie ne soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux.  » A d’autres moments, Alfredo Cañavate fera rejaillir, dans une forme de profération tendue, des bribes du texte bouleversant de Dagerman, en pleine lumière ou en contre-jour (admirable travail de la part de l’ombre et du son, signé Xavier Lauwers).

Cette méditation sur l’angoisse existentielle, devenue livre culte, est l’£uvre ultime d’un enfant prodige, d’un météore des lettres suédoises. Stig Dagerman s’est suicidé en 1954. Il avait 31 ans, et une trajectoire littéraire mue par l’urgence de dire, avant la mort. Entre 1945 et 1950, il livre des romans, des nouvelles, une pièce de théâtre, des scénarios, des poèmes, des articles, confiés au Travailleur, organe du mouvement anarchiste et syndicaliste suédois. Dagerman, militant, à l’insolente beauté, supportait le poids d’une double infirmité, historique et biographique : les séquelles révoltées de la guerre, et une enfance sans cicatrice possible (abandon d’une mère, départ d’un père, assassinat d’un grand-père aimé…). Et, pourtant, les écrits de celui qui attribuait à l’écrivain  » le rôle modeste du ver de terre dans l’humus culturel  » étaient admirés par la jeunesse révoltée, et fêtés officiellement. Sa lucidité douloureuse d’une angoisse face à un monde qui s’écroule, et sa quête vaine d’idéal ont quelque chose du bouillonnement de l’adolescence, qui brasse autant la rage de vivre que l’impuissance à l’affronter. Et l’écrivain a l’art de couler cette matière en fusion dans une langue tranchée au rasoir, creuset de méditation pour tous.

L’Homme du jour, conçu par Enzo Pezzella et Alfredo Cañavate, ne s’est pas acharné sur son versant noir. Au contraire, il vibre d’une énergie de vivre, en filigrane dans le texte de Dagerman, laissant le spectacle se finir par un film (un peu long) d’instantanés de vacances familiales sur la plage, tentatives de fixer la fugacité du bonheur. Ne parle-t-on pas dans l’Homme du jour de la joie que l’on donne à un enfant, d’une promenade en mer… ? Tout, ici, est douleur contenue, tendresse et consolation et, donc, émotion dans cette dualité d’êtres, tantôt lovés l’un contre l’autre, l’un en éveil et l’autre en lassitude, tantôt en tension contrastée d’un corps au bord du vide, sur une table, que l’autre retient, avec un sourire, dans ces ébauches de bruissements d’ailes, ces oscillations infimes, ces palpitations, ces pieds nus dans le chaos du décor qui dit si bien la fragilité et la difficulté de se tenir debout, avec ces étranges costumes (Colette Huchard), l’un de lourde couleur terre, l’autre de clarté plus légère. Etonnante force, aussi, de ce nez de clown, nez noir, qui muselle, entre les lèvres, le cri… L’impossible fraternité tant rêvée par Dagerman trouve ici une belle résolution, qui laisse l’imagination de chacun découvrir ou inventer de mystérieuses harmonies du corps et de la voix, de l’image et des sens.

Michèle Friche

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