La Rome éternelle

DE JEAN SLOOVER

L’abbé Gabriel Ringlet – spécialiste des médias à l’UCL – s’illustre par un farouche désir de dialoguer avec les libres-penseurs. N’hésitant pas à affronter les plus anticléricaux, il est allé jusqu’à publier, en 1998, un livre (1), L’Evangile d’un libre penseur, dont le sous-titre, provocateur, frise délibérément l’oxymore: Dieu est-il laïque? Beau succès de librairie, l’essai s’attache à montrer que laïcité et catholicisme ne sont pas exclusifs. Mieux: qu’ils ont des racines communes. Ou, plus exactement, que la première figurait en filigrane dans le texte fondateur du second… L’entreprise, bien sûr, n’est pas passée inaperçue et a suscité de nombreuses polémiques. La dernière en date: un écrit de Robert Joly, professeur honoraire de l’ULB (2).

Sans surprise, l’auteur, athée, s’applique à y dénuder âprement les limites, voire l’incongruité de la démarche « ringletienne ». Et, expert du christianisme et de la philosophie antique, Joly a de rudes arguments à faire valoir. Que des catholiques reconnaissent la valeur de nos valeurs est important, écrit-il, mais promouvoir le dialogue entre croyants et non-croyants est une fort mauvaise idée: on ne met pas ses convictions intimes en partage. Chacun a sa vérité. Et lorsque les divergences prennent des dimensions à ce point vertigineuses, on ne peut, au contraire, faire un bout de chemin ensemble – dans la politique ou l’humanitaire, par exemple – que si les uns et les autres mettent leurs espérances entre parenthèses.

Sur la forme et la méthode, Joly n’est pas plus tendre, reprochant tour à tour à Ringlet de solliciter à outrance l’étymologie, de projeter son idéal personnel dans les Ecritures et d’abuser des effusions poétiques pour compenser les incalculables contresens et oublis dont serait truffé son libelle. Suprême et inacceptable audace de celui-ci: le postulat « ahurissant » sur lequel repose le plaidoyer de l’abbé, à savoir l’égalité en dignité des deux traditions. « Quand Gabriel Ringlet proclame que l’Evangile contient nos valeurs qui ont été découvertes et promues malgré son Eglise, il n’y a plus, sur ce point-là, qu’à lui opposer une fin de non-recevoir. » Dont acte: pour Joly, il n’y a rien, dans le christianisme traditionnel, qui pût conduire à un humanisme. « De textes religieux d’il y a deux millénaires, aucun historien ne peut soutenir sérieusement qu’ils renferment la modernité, ne serait-ce qu’en germe. » Exit Ringlet!

La cause est-elle entendue pour autant? Une religion de salut ne peut peut-être pas contenir l’esquisse de notre anthropocentrisme? Mais, au-delà de ce débat, le caractère incertain du propos de Ringlet ne dispense pas de se demander pourquoi l’abbé tient à ce point à promouvoir un rapprochement – pourtant hautement aléatoire, on le voit – avec l’ennemi laïque de jadis. Robert Joly, qui fait, hélas, l’économie de ce questionnement, note pourtant certains éléments qui auraient dû retenir son attention. Il relève entre autres que L’Evangile d’un libre penseur reconnaît sans ambages combien le catholicisme est mal en pointet la foi chrétienne, aux abois. N’est-il pas, dès lors, paradoxal de vouloir encore se rapprocher de l’adversaire? N’est-ce pas prendre le risque d’être défait davantage ? Sans doute.

Aussi peut-on soutenir que c’est également recourir à un axiomedouteux que supposer, comme le laisse entendre Joly, que la libre-pensée est encore perçue par l’Eglise comme son principal rival et qu’elle ne saurait affronter un compétiteur plus redoutable que l’héritage des Lumières. Or ceux qui ont attentivement écouté l’abbé Ringlet l’admettront volontiers : son appel du pied à la laïcité est en réalité moins une volonté de dialogue avec elle que la quête obstinée d’une alliance avec un système de valeurs connu contre ce qui menace aujourd’hui bien plus l’Eglise, à savoir la spiritualité en kit de notre époque, l’invasion des philosophies orientales et des sectes multiformes qui prospèrent à vive allure sur les ruines d’une foi catholique naguère encore bien plantée!

Insondables subtilités de l’éternelle guerre de Rome contre l’hérésie…

(1) Editions Albin Michel.

(2) Libre pensée sans évangile , Editions Labor/Espace de libertés, 91 pages.

Certains chrétiens affichent une étonnante volonté d’ouverture à l’égard de la libre-pensée. Fini l’anathème?

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