La révolte des ventres creux

Les émeutes de la faim ne font que commencer. Elles démontrent que le système mondial de production alimentaire a fait son temps. Et qu’il se met à exploser au visage des pays plus développés.

Il ne s’agit plus d’une vague crainte pour l’avenir, mais d’une réalité bien tangible. La planète brûle. Le réchauffement climatique n’y est pour (presque) rien. Des millions de crève-la-faim, des campagnes et des villes, protestent contre le coût de la vie. Pas contre un pouvoir d’achat un peu chancelant, qui touche nos économies occidentales replètes. Ni contre le prix du carburant à la pompe. Non, ils réclament simplement le droit de manger à leur faim, chaque jour. Et, partant, l’accès à la santé, à la scolarité des enfants, à un travail. Bref, leur droit au développement. Dans les pays du Sud et dans les régions les plus déshéritées des pays émergents, de 70 à 90 % du revenu familial est habituellement consacré à l’alimentation. Mais,  » pour peu qu’une crise survienne, la marge de sécurité pour les autres postes disparaît « , constate Jacques Diouf, directeur de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

La crise ? Elle frappe partout, faisant ses premières victimes par mort violente. Haïti, l’île la plus pauvre de l’hémisphère Nord : 6 morts et 200 blessés, après le doublement, en une semaine, du prix du sac de riz. Egypte : 15 morts au Caire, lors de rixes dans des files d’attente pour recevoir du pain subventionné. Thaïlande : les hypermarchés pris d’assaut par la population, affolée par la perspective d’une hausse incontrôlée du prix du riz. Mexique : manifestations contre le prix de la tortilla, mets de base. Burkina : grève générale contre le prix du mil. Philippines : distribution de riz sous protection militaire. Selon la FAO, 36 pays, au total, sont touchés de plein fouet par la hausse des prix des matières premières agricoles. En douze mois, la facture moyenne des pays importateurs de céréales a augmenté de 56 % ( lire l’infographie p. 61). Situation intenable, pour la plupart d’entre eux.

Ironie du sort : malgré des conditions climatiques défavorables ici et là, comme en Afrique australe, la production mondiale de céréales a augmenté en 2007. Elle devrait encore monter de 2,6 % en 2008. Et la FAO s’attend, d’ici à la fin de cette année, à des récoltes de blé exceptionnelles. Mais voilà : la crise actuelle est due à une augmentation de la demande, non pas à une diminution de l’offre. Si l’explosion démographique de la planète n’est pas surprenante, personne ne s’attendait, en revanche, à un changement aussi brusque des habitudes alimentaires dans les pays émergents (Inde, Chine, Brésil…). Dans ces économies en plein essor, la naissance d’une classe moyenne forte de millions de personnes dope la consommation de viande et de produits laitiers. Or volailles, porcs et bovins exigent d’énormes quantités de grain et d’eau, qui échappent ainsi à la consommation humaine directe. Résultat : les stocks mondiaux de céréales, depuis vingt-cinq ans, n’ont jamais été aussi peu élevés.

A l’automne dernier, devant l’Assemblée généra le des Nations unies, Jean Ziegler, rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation ( lire l’interview p. 61), avait prévenu :  » La faim va augmenter d’une façon effroyable.  » Le sociologue suisse, qui achève son mandat dans quelques jours, y a émis une proposition radicale, à savoir l’imposition d’un moratoire de cinq ans sur les agrocarburants. Son idée : mettre fin à la réaffectation de gigantesques territoires agricoles, du Sud comme du Nord, à la production de bioéthanol. Et attendre l’émergence de biocarburants de la deuxième génération, tirés, eux, de déchets agricoles. Resté sans réponse à ce stade, son appel repose sur un constat choquant : alors que 854 millions de personnes dans le monde manquent des 2 150 à 2 400 kilocalories alimentaires indispensables à une vie normale, une minorité d’Occidentaux et d’Asiatiques s’apprêtent, eux, à brûler des millions de tonnes de céréales pour rouler en voiture. Chassez le débat sur la mobilité dans les pays industrialisés, il revient au galop, porté par les vents du Sud…

Parmi la multitude de voix inquiètes entendues ces derniers jours, on cherche en vain une lueur d’espoir. Dans une note interne, révélée par le quotidien Le Monde, l’ONU estime que l’ensemble du système d’aide alimentaire mondial pourrait être incapable d’affronter la crise. Le Programme alimentaire mondial (PAM), dont dépend directement la survie de 73 millions de personnes, est aux abois par manque de financements. Louis Michel, commissaire européen au Développement, évoque un  » tsunami humanitaire et économique « . Les chiffres lui donnent raison : selon le Fonds international de développement agricole (Fida, une institution onusienne), chaque augmentation de 1 % du prix des denrées de base précipite 16 millions de personnes supplémentaires dans l’insécurité.  » D’ici à 2025, 1,2 milliard de personnes pourraient avoir faim de façon chronique, estime-t-on au Fida. Soit 600 millions de plus que les estimations les plus récentes.  » Et, dans ce concert d’inquiétudes, les préoccupations climatiques n’arrangent rien. Pour peu que des sécheresses ou des inondations s’abattent sur des régions déjà fragilisées, des nuées de paysans affamés pourraient être décimés, faute de réactions suffisamment rapides par les pays traditionnellement donateurs.

A ne pas manquer : une conférence sur  » La fracture agricole et alimentaire mondiale « , par le Pr Marcel Mazoyer (Chaire Francqui interuniversitaire), le 21 avril, 18 heures. Renseignements : 02 650 31 79 ; eib@ulb.ac.be.

Philippe Lamotte

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