» La religion n’a rien à faire dans le domaine public « 

C’est un éternel jeune homme, prompt aux cabrioles de l’esprit mais jamais futile. Ni indifférent. Surtout pas indifférent. Dans son recueil de nouvelles, Le jour où Malika ne s’est pas mariée (Julliard), Fouad Laroui, 51 ans, peint une  » marocanité  » marocaine et européenne malmenée, assise entre deux chaises, pas geignarde pour un dirham ou un euro mais déchirée entre l’aspiration à la réalisation de soi et le poids des traditions. Cela pourrait être le sujet d’une thèse de sociologie, mortellement ennuyeuse. Mais avec son air rieur, sa culture immense, l’écrivain, installé en Europe depuis près de vingt ans, rend le service de façon impeccable. Chapeau, l’artiste ! Il traduit en fabulettes finement ciselées ce qu’il avait tenté de dire dans son implacable Réfutation personnelle du totalitarisme religieux (Robert Laffont, 2006).

Le Vif/L’Express : Partagez-vous l’opinion d’Ahmed R. Benchemsi, l’éditorialiste de l’hebdomadaire marocain Tel Quel, qui se plaint du silence des intellectuels marocains dans les débats qui déchirent leur pays :  » processus démocratique grippé face à un Makhzen (le système féodal marocain) de plus en plus omnipotent, modèle capitaliste ultralibéral contre une approche sociale et durable du développement, islamo-conservatisme contre liberté de pensée et de conscience, etc.  » ?

Fouad Laroui : D’une façon générale, les intellectuels devraient intervenir dans leurs domaines de compétence. Le politologue Mohamed Tozi, qui est mon ami, fait entendre régulièrement sa voix. Son livre sur les pratiques religieuses au Maroc est très bien fait, mais il ne s’est pratiquement pas vendu, alors qu’il contenait des chiffres très intéressants, montrant notamment qu’au Maroc la prière devient de plus en plus une affaire personnelle. Il faudrait donc que les gens écoutent aussi les intellectuels. En outre, ces derniers savent qu’en critiquant le pouvoir ils risquent de faire le jeu des islamistes. Ce dilemme n’est pas propre au Maroc. Il est présent dans tout le monde arabe. Les intellectuels égyptiens répugnent à critiquer Hosni Moubarak pour ne pas apporter de l’eau au moulin des Frères musulmans. Autre exemple de dilemme, à propos du fait que Mohammed VI s’est entouré d’experts et de techniciens pour faire avancer le pays : soit l’on s’inquiète de la mise hors jeu du Parlement, et c’est légitime, soit l’on reconnaît que ces technocrates travaillent au développement du pays, et c’est également légitime.

Etes-vous le bienvenu au Maroc ?

Je n’ai aucun problème. Il fut un temps où les choses étaient beaucoup plus compliquées. Chaque lundi, j’ai une chronique de cinq minutes en radio, sur Medi 1, où je relate, sur un mode humoristique, les petits conflits culturels que rencontrent les Marocains de l’étranger. Je ne veux pas être celui qui, du dehors, dit ce qu’il faut faire.

Vous êtes le neveu d’Abdellah Laroui, dont le dernier ouvrage, Tradition et réforme (Centre culturel arabe, 2009), revient sur le thème de l’ouvrage qui l’a rendu célèbre, L’Idéologie arabe contemporaine (Maspero, 1967) : la tradition sunnite a rigidifié le message coranique et seule la laïcité peut prémunir les hommes de leurs folies. Votre famille appartenait-elle au Makhzen ?

Je suis originaire d’une famille de lettrés indépendants, sans argent, à Azemmour, au sud de Casablanca. J’ai toujours vécu au milieu de livres et de barbes blanches ! Ces notables maîtrisaient le droit et la langue arabe, et ils trouvaient un travail dans l’administration, mais ils n’avaient pas de lien avec le Makhzen, tout en gravitant autour du pouvoir. C’est un jeu très subtil et très marocain. Le Makhzen a toujours accepté la prise de distance, mais avec tous les phénomènes possibles de récupération.

Mais votre père a été victime des  » années de plomb  » sous Hassan II…

Mon père a disparu en 1969. C’était le 17 avril. Il n’est jamais revenu. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé. J’avais 10 ans. Il était membre du syndicat Union marocaine du travail (UMT).

Est-ce la raison pour laquelle, devenu grand, vous êtes parti étudier en France ?

Pour moi, c’était normal, j’avais fait mes études secondaires à la Mission française de Casablanca. De retour au Maroc, j’ai travaillé comme ingénieur dans une mine de phosphate, de 1985 à 1989. Mais je ne supportais plus le climat d’étouffement et la menace diffuse que je ressentais autour de moi. Cela fait maintenant presque vingt ans que je suis parti. Je m’empresse d’ajouter que le Maroc actuel n’est plus celui d’alors.

Vous partagez avec votre oncle le souci de dégager la foi de la religion, comme vous l’avez si bien décrit dans De l’islamisme. Une réfutation personnelle du totalitarisme religieux (Robert Laffont, 2006). Vous plaidez pour une sorte de retour aux sources, littéralement pour le  » salafisme  » ?

Aujourd’hui, le salafisme a très mauvaise presse. Il est synonyme d’obscurantisme, mais, à la fin du xixe siècle, Mohammed Abdou, l’un des grands réformistes musulmans, cherchait dans l’islam des origines le moyen de réconcilier celui-ci avec la modernité. Mon oncle voulait également suivre cette voie. Mais il ne m’a pas influencé. Mes études ont rejoint les siennes. Je m’en sens très proche aujourd’hui. Il a une vision hégélienne du monde. Je pense, moi aussi, qu’il y a un certain progrès dans l’Histoire, dans le sens de l’émancipation de l’individu et de la pensée humaine. Lorsque l’islamisme a touché le Maroc, il a été réellement déprimé, tout comme moi. Il y a une différence, peut-être, c’est que j’écris dans une langue qui se lit plus facilement. Lui est agrégé d’arabe et docteur en histoire de la Sorbonne.

Vous avez assisté à l’effondrement du modèle multiculturel néerlandais après l’assassinat de Theo van Gogh par un extrémiste d’origine marocaine, en 2004…

Depuis 1831, les Hollandais s’étaient habitués à vivre dans un cadre pacifié, avec les  » piliers « , les  » Régents « , les  » intérêts communs  » du pays. Ils supposaient que les musulmans suivraient le même chemin. Or les protestants et les catholiques hollandais avaient, tout au long de leur évolution, une langue et des références communes, même s’ils les ont contestées. Les musulmans, qui sont entre 800 000 et un million aux Pays-Bas, dont un tiers d’agnostiques, ne forment pas une vraie communauté. Ils n’ont pas de Vatican ni de synode. Les Marocains, les Turcs et les Ahmadis du Pakistan n’ont pas de langue commune ni une façon homogène d’appréhender l’islam. Pour ne prendre que les Marocains, une partie d’entre eux ont un » islam à la marocaine « , incluant le culte des saints, tandis que les autres sont wahhabites. De plus, les musulmans ne partagent pas avec les Néerlandais ce passé qui les a conduits à la séparation de l’Eglise et de l’Etat pour vivre en harmonie. S’ils cultivaient leurs racines andalouses, s’ils connaissaient l’apport d’Averroès à la culture européenne, peut-être en serait-il autrement.

Comment les Pays-Bas envisagent-ils le fait communautaire ?

Le grand thème, aujourd’hui, c’est la religion et le domaine public, dont discute le forum gouvernemental dans lequel je siège aux côtés de représentants religieux. Lors du premier tour de table, j’ai déclaré d’emblée que la religion n’avait rien à faire dans le domaine public. Les Pays-Bas restent dans le schéma suivant lequel, en suscitant la discussion entre gens de religion, on arrivera à résoudre nos problèmes. Le fait qu’un Marocain leur dise que le meilleur moyen d’éviter les conflits est de sortir la religion du domaine public est presque choquant. Les catholiques et les protestants sont déjà aux anges quand des musulmans en costume – sans la barbe – leur donnent l’autorisation de partager avec eux l’espace public ! Il faut réinventer un contrat social entre les individus, sous l’égide de la république, façon de parler, je n’ai pas dit la République française…

La ville de Rotterdam (580 000 habitants) s’est dotée, en 2008, d’un bourgmestre d’origine marocaine, Ahmed Aboutaleb. Un succès de nature à relancer le  » modèle néerlandais  » ?

Nous avons des rapports cordiaux. Sa vie est une success story. Fils d’imam, il est arrivé aux Pays-Bas à l’âge de 15 ans. Il n’appartient même pas à la deuxième génération des immigrés marocains. Il a appris la langue, il fait très bien son boulot. Bravo ! Lorsqu’il a accédé à ce poste, le parti de feu Pim Fortuyn, Leefbaar Rotterdam, avait prédit la fin de la civilisation…

Rotterdam s’est pourtant adjoint un conseiller spécial à l’intégration en la personne de Tariq Ramadan. La mairie y a renoncé, en août 2009, à cause de la participation de celui-ci à Press TV, la voix officielle de l’Iran. L’université Erasmus a également mis un terme à son contrat…

C’était une double erreur de le nommer. Tariq Ramadan a totalement le droit de s’exprimer, mais c’est un propagandiste. Il n’a pas sa place dans une université, pas plus qu’un télévangéliste américain. Quant à favoriser l’intégration à Rotterdam, comment l’aurait-il pu ? Il ne parle ni le néerlandais ni le berbère, qui est la langue la plus pratiquée par les Marocains.

Revenons à votre £uvre d’écrivain, parallèle à votre travail de professeur de littérature à l’université d’Amsterdam. Comment conciliez-vous ces deux démarches ?

Je n’ai jamais eu à choisir. La fragmentation des savoirs est une chose déplorable. Au xviiie siècle, Voltaire a expliqué la théorie de la gravitation de Newton aux Français, Pascal était mathématicien. C’est un fait bien connu, maintenant, que la plupart des islamistes, au Moyen-Orient, en Algérie, ont eu une formation d’ingénieur, de médecin, etc. Ils ne sont ni philosophes, ni sociologues, ni anthropologues, ce qui leur aurait permis de relativiser les choses, de cesser de voir le monde en noir et blanc.

Dans votre recueil de nouvelles, Le Jour où Malika ne s’est pas mariée (Julliard), vous peignez par petites touches un Maroc pétri de finesse et de fatalisme auquel vous ajoutez votre grain de folie. Les rustauds Doukkalis, ce sont vos frères ?

C’est la région de ma famille. Mon livre joue sur les préjugés. Il y a les Fassis, gens de grandes familles issues de Fès et qui sont installés à Casablanca et à Rabat-Salé ; les Soussis, Berbères du Sud, sont des commerçants de détail réputés travailleurs et intègres ; et les Doukkalis, les paysans des plaines. Mais il n’y a là aucune connotation péjorative. J’essaie de traduire les idées que j’ai développées dans mon essai sur l’intégrisme, en revenant toujours à l’individu et aux malentendus qui peuvent surgir entre les hommes, comme dans la nouvelle Sur le cheminde la cathédrale, où naît une vocation de terroriste. Je me suis dédoublé, détriplé même, à travers les jeunes gens dés£uvrés qui passent leur temps à refaire le monde au Café de l’Univers de Casablanca. Dans Etre quelqu’un, le jeune homme mélancolique de Khouribga, né trop noir de peau, meurt dans le détroit de Gibraltar parce que l’Europe représentait pour lui plus qu’une survie économique : le moyen de devenir quelqu’un. Or même sa mort est anonyme. C’est également ce que je décris dans Les Numéros fous du DHJ, une nouvelle basée sur un souvenir d’enfance – j’étais un enfant taiseux mais j’enregistrais tout -, lorsque j’ai vu débouler sur un stade de foot des joueurs qui portaient des numéros bizarres. J’ai imaginé que, privés des numéros qui leur permettaient de s’identifier à des joueurs mythiques, ces joueurs avaient perdu tous leurs moyens. La leçon ? Il faut être soi-même.

Propos recueillis par Marie-Cécile Royen Photos : Frédéric Pauwels/Luna

 » Il faut réinventer un contrat social entre les individus, sous l’égide de la République, façon de parler, je n’ai pas dit la République française… « 

 » J’essaie de traduire les idées que j’ai développées dans mon essai sur l’intégrisme « 

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