La première guerre du Net

Vincent Genot
Vincent Genot Rédacteur en chef adjoint Newsroom

Photos, vidéos, cartes interactives, récits officieux… Internet déverse en continu les nouvelles du front sans faciliter pour autant la compréhension du conflit

10:30  » Combats près de Najaf.  » 10 : 36  » Treize soldats irakiens désertent.  » 10 : 53  » Un pilote d’hélicoptère blessé.  » 11 : 02  » La bataille de Bassora a débuté.  » 11 : 06  » Les relations russo-américaines au plus bas « … Depuis le début des hostilités en Irak, tous les sites d’information égrènent, minute après minute, les dernières dépêches en provenance du théâtre des opérations. Selon Dean Wright, rédacteur en chef à MSNBC. com, interrogé par l’Agence France-Presse (AFP),  » en termes de programmes, cette guerre pourrait bien devenir celle de l’Internet, comme la Seconde Guerre mondiale a été celle de la radio, et le Vietnam, celle de la télévision « . Et les chiffres de fréquentation des sites semblent bien lui donner raison. Ainsi, toujours selon l’AFP (1), la fréquentation des sites d’information sur Internet a spectaculairement augmenté aux Etats-Unis depuis le début de la guerre, particulièrement dans les entreprises où les employés n’ont qu’un accès limité à la télévision ou à la radio. Même si les taux de fréquentation n’atteignent pas encore ceux provoqués par les attentats du 11 septembre 2001, les principaux sites d’information en ligne ont vu une augmentation de leur audience de 82 % pendant les premiers jours du conflit. En Belgique, les derniers chiffres du Centre d’information pour les médias (CIM) confirment la hausse générale.

Mais qu’apprend-on de plus sur le Net que ce que nous révèlent déjà les médias traditionnels ? Vu le nombre restreint des sources présentes sur le terrain, pas grand-chose en vérité. Que ce soit Le Soir en ligne (2), CNN (3), Le Monde (4), CBS (5), Libération (6), La Libre Belgique (7) ou Yahoo ! (8), pour n’en mentionner que quelques-uns, la majorité des médias en ligne répercutent les mêmes dépêches Reuters (9) ou AFP mâtinées, ou non, d’analyses maison. Internet a cependant l’avantage de l’instantanéité. La rapidité de mise à jour des sites est telle qu’elle rend souvent obsolètes les nouvelles diffusées par les médias traditionnels. Reste que cette course à la vitesse se fait souvent au détriment de l’analyse et de l’exactitude. Il n’est pas rare, en effet, de voir une dépêche corrigée, si pas contredite ou annulée, par les informations de la dépêche suivante. L’annonce puis le démenti de la prise d’Oum Qasr, en sont une illustration parfaite. Il incombe donc au visiteur d’appliquer lui-même le conditionnel à toutes les données recueillies sur le Net.

Plus intéressante est l’évolution du traitement réservé à l’information par les médias américains. Il est clair qu’au début du conflit un site comme CNN misait sur une victoire rapide des forces américano-britanniques. Outre les dernières nouvelles du front et le recensement quasi encyclopédique des armes et unités déployées sur le terrain, la chaîne américaine présentait, sous forme de graphiques, le nombre de pertes enregistrées quotidiennement par les troupes coalisées. A partir du 23 mars, date à laquelle sont diffusées par la chaîne qatarie Al-Jazira (10) les images des premiers morts et prisonniers américains, le ton change radicalement. Les morbides graphiques, dont les chiffres à la hausse ne pouvaient qu’influencer négativement le moral des Américains, ont cédé la place à des diagrammes comptabilisant le nombre de sorties aériennes journalières. Quant aux soldats morts au combat ou disparus en mission, on ne les présente plus comme des éléments statistiques, mais bien comme des braves tombés pour la liberté. Dès lors, chaque site d’information anglo-saxon comporte plusieurs pages d’hommages aux disparus.

Autre évolution : l’apparition de l’imprécision. Sur CBS, les premiers jours de combat donnaient lieu à de conquérantes cartes interactives sur lesquelles on pouvait suivre les itinéraires et les difficultés  » sporadi- ques  » rencontrées par les combattants. Beaucoup plus précises que les frappes chirurgicales, ces cartes ont subitement perdu de leur exactitude à l’apparition des premières  » poches de résistance « . Parcellaire et anecdotique, l’information ne permet plus, désormais, d’avoir une vision précise de l’évolution stratégique et tactique du conflit. Si, pour une grande part, ces imprécisions résultent du chaos inhérent à la guerre, on ne peut s’empêcher de penser que les médias américains s’imposent une patriotique autocensure. Ainsi, un site comme CNN n’hésite pas à afficher en page d’accueil un message expliquant que la chaîne ne diffusera pas d’informations susceptibles de nuire à la sécurité des opérations militaires en cours. De la même manière et à la demande du Pentagone, aucun des grands sites d’information d’outre-Atlantique ne diffuse les images des prisonniers de guerre américains. Pour ne pas avoir respecté cette règle, YellowTimes (11), une publication alternative américaine – comme elle se définit elle-même – , a ainsi vu son site suspendu après avoir mis en ligne six photos de prisonniers de guerre américains.  » Sans avertissement, la société qui nous héberge a fermé notre compte sous prétexte que nous violions une clause sur le contenu pour adultes « , a expliqué Erich Marquadt, rédacteur en chef de YellowTimes, à l’agence Reuters. Un procédé qui n’est pas sans rappeler le licenciement du journaliste Peter Arnett par NBC, MSNBC et National Geographic après qu’il eut accordé une interview à la télévision irakienne. Pour avoir déclaré, entre autres, que  » les premiers plans de la guerre avaient échoué à cause de la résistance irakienne « , plusieurs officiels du Pentagone ont estimé que le reporter  » avait fait le jeu de la propagande irakienne « . Exit donc Arnett qui, depuis, a été réembauché par The Daily Mirror, un tabloïd anglais. Plus hypocrite encore est le choix des informations mises en valeur par les médias américains. Ainsi, comment expliquer que, le 1er avril, le titre principal du site de CBS était consacré à la destruction par un missile d’interception Patriot d’un missile irakien tiré vers le Koweït ? Rien ou si peu par contre – une brève, en vérité – sur les sept femmes et un enfant tués dans leur voiture par des tirs directs de soldats américaines (paniqués par le risque d’attentats-suicides ?) à un poste de contrôle près de Najaf. Cette censure larvée ne semble toutefois pas s’appliquer aux forums de discussion ouverts par la majorité des grandes chaînes de télévision américaines. Si la plupart des messages approuvent et soutiennent l’intervention en Irak, plusieurs voix discordantes commencent à s’y faire entendre. Ainsi, dans un forum dédié aux soldats morts au combat, parmi les nombreux messages de compassions, une habitante du Maine, Etat du nord-est des Etats-Unis, explose :  » Je ne suis pas désolée par la mort des militaires. Ils savent ce qu’ils font, ils sont formés pour cela. Ils tuent ou seront tués. Je ne suis pas désolée pour leurs familles… Elles pouvaient leur apprendre mieux. Je suis désolée pour tous les innocents de ce monde… ceux qui ne veulent pas de la guerre, ceux qui sont les victimes de la haine et de la soif de pouvoir…  »

De l’autre côté de la ligne de front, les informations ne passent plus. En ce qui concerne le principal fournisseur Internet irakien (12), qui héberge notamment les sites officiels du gouvernement, il est aux abonnés absents depuis le début du conflit. Coupure volontaire du gouvernement américain, qui a la mainmise sur l’infrastructure du Réseau, ou résultat des frappes aériennes sur Bagdad ? Difficile à savoir. Idem pour le site du mystérieux internaute Salam Pax (13), qui racontait le quotidien des Bagdadiens sous les bombes. Depuis le 24 mars, plus aucun message n’a été posté sur son site. Quant au site d’Al-Jazira, si la version arabe fonctionne plus ou moins bien, il faut beaucoup de chance pour consulter la version en langue anglaise. Piratée, entre autres, par les  » cyber milices patriotes de la liberté « , l’adresse fait très souvent faux bond. Dès lors, pour trouver des sources d’informations alternatives, il faut soit se tourner vers les sites de médias indépendants, comme celui d’Indymedia (14), qui propose des récits de  » boucliers humains  » suisses encore présents à Bagdad, soit se tourner vers les journaux en ligne de journalistes indépendants. C’est notamment le cas de Christopher Allbritton (15), ancien correspondant du New York Daily News et d’Associated Press (AP), qui, depuis Diyarbakir, dans le sud de la Turquie, tente de passer en Irak pour nous donner une énième et dérisoire vision du conflit. l

Vincent Genot

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