La préférence guerrière

L’assassinat de cheikh Yassine, presque unanimement condamné dans le monde, approfondit encore la haine entre Palestiniens et Israéliens. L’Etat hébreu poursuivra sa politique de liquidations, conforme à la logique d’Ariel Sharon

De notre correspondant à Tel-Aviv

Moins de vingt-quatre heures après la liquidation de son leader spirituel, cheikh Ahmed Yassine, par l’armée israélienne, le Hamas s’est choisi un nouveau chef en la personne d’Abdelaziz al- Rantissi, l’ex-porte-parole du Mouvement de la résistance islamique. Avalisée par Ismaïl Anye, le directeur de cabinet de Yassine, la question de la succession de l’homme fort de la bande de Gaza semble donc réglée. Mais elle ne l’est que momentanément, car al-Rantissi, qui a fait l’objet d’une première tentative de liquidation par Israël, en juillet 2003, est désormais considéré comme l’ennemi public n° 1 de l’Etat hébreu et que les commentateurs président sa fin prochaine. D’autre part, la désignation d’al-Rantissi à la tête du Hamas apparaît comme un putsch.

Beaucoup plus radical que les autres membres fondateurs du Hamas û il dispose de son propre site Internet sur lequel il appelle à l’expulsion de tous les juifs de la région û, ce médecin âgé de 57 ans incarne la tendance  » jihadiste  » de l’organisation. Un courant qui prône la guerre à outrance contre  » l’ennemi sioniste  » et refuse toute forme de trêve avec Israël. Arrêté par les services de sécurité de l’Autorité palestinienne (AP) entre 1996 et 2000, Rantissi a souvent reproché à Yassine d’avoir temporisé avec l’Etat hébreu. Certes, il s’y prenait poliment, car il ne pouvait attaquer de front un leader spirituel respecté par la majorité des Palestiniens, mais il le faisait en organisant des attentats avec les cellules des brigades Ezzedine al-Kassam (la branche armée du Hamas) qu’il contrôle.

Avant de décider d’éliminer al-Rantissi, les services de sécurité de l’Etat hébreu, qui l’avaient expulsé vers le Liban au début des années 1990, ont tenté de le discréditer à plusieurs reprises. En diffusant, par exemple, l’enregistrement de l’une de ses conversations téléphoniques dans laquelle il interdit à son fils de s’engager dans les rangs des kamikazes de l’organisation, alors qu’il encourage les jeunes palestiniens à devenir chahid (martyr). Les services secrets israéliens l’ont également accusé û et pas toujours à tort û de vouloir provoquer une scission du mouvement.

Quoi qu’il en soit, sa prise de pouvoir sur le Hamas est limitée. Certes, pour l’heure, al-Rantissi gesticule beaucoup et menace notamment de s’en prendre au Premier ministre de l’Autorité palestinienne (AP), Ahmed Qoreï, et aux autres personnalités palestiniennes qui renoueraient le contact avec Israël. Toutefois son influence ne dépasse pas la bande de Gaza, et surtout Gaza-ville, puisque d’autres branches du Hamas, à Rafah et à Khan Younis, sont quasiment autonomes. En outre, le leader autoproclamé de l’organisation n’a pas reçu l’aval du Majlis al-Choura, le conseil des sages du Hamas, qui refuse de se réunir par crainte d’un bombardement israélien, ni celui de Moustafa Abou Marzouk et de Khaled Mechal, les responsables des autres branches du mouvement installés à l’étranger, ainsi que ceux des principaux commandants des Brigades Ezzedine al-Kassam.

Normalement, cette procédure de désignation débutera à la fin des quarante jours de deuil proclamés à l’annonce de la mort de Yassine, mais rien ne dit qu’al-Rantissi sera confirmé dans son rôle de chef du Hamas. Parce qu’Israël ne cache pas son intention de l’assassiner avant cette date, mais également parce que d’autres personnalités, telles que Mahmoud al-Zahar, un islamiste relativement modéré et qui a déjà dialogué avec des membres du camp de la paix de l’Etat hébreu, ont également des prétentions sur la direction du mouvement. De plus, les branches extérieures du Hamas, basées en Syrie et en Iran, semblent décidées à prendre en main les opérations menées par l’organisation en Cisjordanie ainsi qu’à l’intérieur de l’Etat hébreu. Elles sont d’autant plus à même de le faire qu’elles contrôlent les principaux circuits de financement de l’organisation et qu’elles ont, elles, la possibilité d’organiser des attentats anti-israéliens ou antijuifs à l’étranger.

De son vivant, même s’il prônait la poursuite des attentats-suicides et appelait à la destruction d’Israël, Yassine représentait un facteur de stabilité dans la bande de Gaza. Il muselait les extrémistes de l’organisation, calmait ses branches installées à l’étranger et constituait une sorte de contre-pouvoir à l’AP déliquescente, notamment grâce à l’estime que valent au Hamas les réseaux de solidarité sociale qu’il a installés à Gaza. En tout cas, son autorité morale était telle qu’il pouvait régler d’un seul mot les disputes entre milices rivales, nées de l’effondrement du pouvoir palestinien, et maintenir l’unité du Hamas, souvent secoué par des luttes intestines. Sa disparition crée donc un vide, puisque ses héritiers potentiels n’ont pas sa stature. Certes, la rue palestinienne les considère comme des militants dévoués à la  » cause « , mais ils passent au mieux pour des politiciens locaux et non pour des guides spirituels.

En autorisant l’assassinat de Yassine, Ariel Sharon a, estime-t-il, éliminé  » le Ben Laden palestinien, responsable de la mort de centaines d’Israéliens innocents « , selon la formule assénée par les porte-parole de l’Etat hébreu. Mais le Premier ministre d’Israël poursuivait également d’autres objectifs. D’abord, précipiter la fin du Hamas, en le plongeant dans des conflits internes susceptibles de déboucher sur son éclatement. Ensuite, accentuer l’anarchie qui s’est installée ces derniers mois dans la bande de Gaza, depuis que l’AP se révèle, faute d’infrastructure, incapable d’y gérer les affaires courantes. Enfin, Sharon prépare le désengagement israélien de la zone.

En effet, l’élimination du fondateur du Hamas, soutenue par 60 % de l’opinion publique de l’Etat hébreu, approuvée par les faucons du Likoud ainsi que par les petits partis d’extrême droite opposés à l’idée d’évacuer la bande de Gaza, a, sur le plan intérieur, renforcé de manière spectaculaire l’image de Sharon qui ne cessait de s’affaiblir depuis la fin de 2003. Mais l’assassinat de Yassine a aussi conforté sa thèse selon laquelle Israël  » n’a pas d’interlocuteur valable pour la paix et doit agir de manière unilatérale sans discussion préalable avec les Palestiniens « .

Outre la construction du  » mur de séparation  » en Cisjordanie, l’autre mesure unilatérale décidée par le Premier ministre consiste à démanteler les 17 colonies de cette zone. Celles-ci comptent 7 500 habitants et occupent 30 % de la surface de la bande de Gaza, où résident 1, 2 million de Palestiniens. Selon l’entourage de Sharon, l’opération pourrait débuter à la fin de l’année et s’achever à la fin de 2005. A la condition que l’administration américaine donne sa bénédiction au projet et lui accorde un soutien financier, puisque l’indemnisation des colons et leur installation dans le désert du Néguev risquent de coûter fort cher.

Pour l’heure, les négociations semblent en tout cas bien avancées entre le directeur de cabinet de Sharon, Dov Weisglass, et Condoleezza Rice, la conseillère à la Sécurité du président Bush. Sauf imprévu, le Premier ministre israélien se rendra d’ailleurs à Washington le 14 avril, afin d’y rencontrer Bush et de finaliser le projet avec lui. En échange du soutien américain, Israël devra sans doute évacuer un peu plus que la seule bande de Gaza : il devra aussi démanteler quelques colonies isolées de Cisjordanie. Des implantations sans grande importance stratégique, mais dont l’évacuation constituerait un préalable à un retrait plus important. Encore faut-il que Sharon dispose pour ce faire d’une majorité à la Knesset. Or, si 65 % des Israéliens approuvent ce plan, les deux tiers du gouvernement sont opposés à la moindre concession  » tant que les Palestiniens n’auront pas renoncé au terrorisme « . Sur les bancs de la Knesset, outre les députés d’extrême droite, 28 des 39 représentants du Likoud dénoncent également ce plan. La plupart des commentateurs politiques estiment donc que Sharon n’ira pas jusqu’au terme normal de son mandat, en 2007. Selon eux, si les enquêtes judiciaires dont lui et ses deux fils font l’objet ne le poussent pas à démissionner, le Premier ministre sera probablement contraint de se représenter devant l’électeur afin de lui proposer d’avaliser un plan dont sa majorité actuelle ne veut pas entendre parler, même au prix de la liquidation de tous les responsables du Hamas. l

Serge Dumont

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