La pogne, le poing, l’appoint, le foin et la poigne

Il est relégué partout dans l’opposition. Il a connu sa plus grosse défaite électorale en mai 2014. Sa vie militante était cliniquement morte. Pourtant, face à une droite flamande plus dominante que jamais, le parti de John Crombez a des arguments à faire valoir. Plus que jamais dans son histoire récente.

La gauche flamande et sa déclinaison socialiste se rangent au rayon des incongruités de la modernité politique, quelque part entre le ministère de la marine en Suisse et l’administration fiscale monégasque. Le XXe siècle avait condamné le POB-BWP, puis le PSB-BSP, puis le SP, à une double minorité : face à l’Etat-CVP en Flandre, face aux francophones au sein du socialisme belge. Mais le XXIe siècle avait bien commencé pour le SP.A des Teletubbies (Vandenbroucke, Vande Lanotte, Van den Bossche et Stevaert). Ces brèves années d’euphorie auront été des Cent-Jours, conclus par ce que l’hyperpopulaire journaliste flamand Ivan De Vadder qualifia de Waterloo van Links.

Les électeurs du 25 mai 2014 ont en effet donné moins de 14 % des suffrages aux socialistes flamands menés par Bruno Tobback. Avec un PTB-PVDA à 2,5 %, et des verts à 8,7 %, le triomphe de la droite, en Flandre, était inédit dans l’histoire belge, et avait des airs de records que la seule Bavière, et encore, pouvait espérer égaler en Europe occidentale. Une déroute à gauche, donc. John Crombez, ancien secrétaire d’Etat à la Fraude fiscale du gouvernement Di Rupo, a ainsi été porté, sa campagne présidentielle durant, par un réel enthousiasme militant : près de 80 % des adhérents du parti ont validé sa candidature, ne laissant à Bruno Tobback, qui défendait son titre, que d’humiliants rogatons. Mais bientôt deux ans après la sénestre morne plaine de mai 2014, moins d’un an après son 18 Brumaire de juin 2015, le nouveau Premier consul du SP.A, l’Ostendais John Crombez, tient un revolver pointé sur l’empereur d’Anvers. Cet homme ordinaire, docteur ès finances qui prend le train de deuxième classe chaque matin, ne cumule sa présidence qu’avec un mandat électif, celui de conseiller communal. Acharné de musique new-wave et de justice sociale, il a une ligne. Elle se tient. La voici, en quatre principes.

1. Serrer des pognes

En 2012, les socialistes flamands ont perdu l’hôtel de ville d’Anvers. On sait au profit de qui. Examinant les ressorts de cette défaite historique – Bart De Wever était le premier non-socialiste à s’asseoir à ce bureau depuis 1932 -, le politologue anversois Marc Swyngedouw y voyait notamment la conséquence d’une structure partisane à bout de souffle.  » Pour certaines sections locales, le plus important événement politique de l’année, c’est la réception de Nouvel An « , écrivait-il en juin 2013 dans la revue Samenleving en Politiek.  » C’est vrai, et ça, je veux le changer « , affirme John Crombez, qui est  » très souvent à Anvers, et pas pour me promener « , pour remobiliser les militants. Car, dit-il,  » quitter le Parlement pour aller dans la rue, c’est fondamental pour la gauche « .

Cette insistance sur la proximité, dans une formation réputée, depuis les années 1980 au moins, pour son inclination à la technocratie, Crombez l’a testée, cinq années durant, alors qu’il dirigeait la fédération SP.A de Flandre occidentale. Par du porte-à-porte, des rencontres, des permanences.  » Et en 2014, nous avons progressé dans tous les cantons de cette province, alors que nous étions en baisse partout ailleurs. Ce que nous avons fait avec nos militants en Flandre occidentale, nous devons maintenant le faire partout.  » Quitte à, comme le réclame son prédécesseur, Fred Erdman (lire son interview page 20), renouer avec le clientélisme ?  » On ne doit pas donner un boulot ou un logement. On doit aider à en trouver, c’est différent.  »

2. Serrer le poing

A cette méthode se greffe un discours. Le SP avait inventé le blairisme avant Blair. Premier président du Socialistische Partij d’après la scission, Karel Van Miert fut un très vétilleux commissaire européen à la Concurrence. John Crombez, qui affiche fièrement une proximité un peu forcée avec le fondateur, en Espagne, de Podemos, Pablo Iglesias, prône une allocation inconditionnelle pour tout citoyen âgé de 18 à 30 ans et invective une finance internationale qu’il connaît trop bien, veut rompre avec ce  » néolibéralisme light « .

La piteuse relégation de son parti dans l’opposition est, à cet égard, un atout : elle ouvre un espace protestataire qu’avaient résolument abandonné les socialistes flamands. Crombez veut s’y engouffrer.  » Pour la première fois, tous les gouvernements sont de « droite droite ». L’impact que ça a sur les factures des gens est énorme : toutes leurs factures augmentent, et en même temps l’Etat achète des missiles et des avions de chasse. La différence entre gauche et droite est plus violente que jamais. C’est l’occasion de construire une alternative progressiste claire « , explique le nouveau guide du SP.A.

3. Trouver l’appoint

De fait, John Crombez rêve d’un  » Syriza flamand « . Mais la confection de cette alternative est compliquée. Dans le monde syndical, dont l’Ostendais se dit très proche –  » Il ne se passe pas un jour sans que je sois en contact avec quelqu’un de l’ABVV « , la FGTB flamande – les socialistes sont encoignés dans la marginalité. Et les syndicalistes chrétiens, ultradominants au nord du pays, privilégient leur lien historique avec le CD&V.  » Sauf « , déclare Crombez, en recherche d’ouverture,  » que ceux qui ne savent pas payer leurs factures à cause des politiques de ces gouvernements de droite sont aussi à l’ACV… « , l’équivalent, au nord, de la CSC. L’appareil syndical chrétien reste néanmoins très épidermiquement antisocialiste.

Comme peut l’être Groen ! au plan politique : les verts flamands affichent à l’égard des partis socialistes une hostilité peu imaginable en Belgique francophone. Tout récemment, dans le district anversois de Deurne, les écologistes ont ainsi choisi de recomposer une majorité avec la N-VA plutôt qu’avec le SP.A. Or, Deurne est le district de Bart De Wever et de Meyrem Almaci, la présidente de Groen !… Les relations ne sont pas simples non plus avec le PTB-PVDA, mais elles procèdent de la plus traditionnelle méfiance entre gauche pure et dure et social-démocratie.

4. Faire du foin avec poigne

De la méfiance, les progressistes flamands s’en échangent avec une profuse générosité. Leurs figures de proue – John Crombez, Peter Mertens au PTB-PVDA, Kristof Calvo chez Groen ! – concourent pour incarner l’opposition à Bart De Wever. Mais c’est Crombez, à la tête du plus grand parti, qui a pris l’avantage. Il est le premier de l’histoire audiovisuelle récente à avoir tenu tête au bourgmestre anversois sur un plateau télé. C’était à Zevende Dag il y a quelques semaines. Il est aussi le premier autre président de parti à avoir lancé une  » petite phrase  » qui s’impose à l’agenda politico-médiatique flamand… Elle témoigne d’une posture, appelée  » flinks  » en Flandre, contraction de flink (ferme) et links (gauche) : la sortie de soutien au plan  » Samson  » de reflux des réfugiés énoncé par son pourtant très blairiste homologue néerlandais, une semaine après son débat victorieux avec Bart De Wever, a indisposé certains de ses camarades et fait les gros titres des journaux.

Cette adhésion du président d’un parti d’opposition d’une partie d’un petit pays de l’Union européenne à une proposition d’un petit parti de gouvernement d’un autre petit pays de l’Union est pourtant plus qu’insignifiante : elle est inutile. Mais elle a donné le ton.  » Faites la guerre offensive comme Alexandre, Hannibal, César, Gustave-Adolphe, Turenne, Eugène et Frédéric. Modelez-vous sur eux, c’est le seul moyen de devenir un grand capitaine et de surprendre les secrets de leur art « , disait Napoléon. Ce Waterloo-là annoncerait-il d’autres victoires ?

Par Nicolas De Decker

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