La peur du huis clos

Indifférents aux élections israéliennes du 28 janvier, les populations de Cisjordanie et de Gaza redoutent le sort qu’elles subiront si les Etats-Unis attaquent l’IrakDe notre envoyé spécial à Ramallah

De notre envoyé spécial à Ramallah

Ramallah est encore plus triste lorsqu’il pleut. Certes, a priori, la « capitale administrative provisoire » de l’Autorité palestinienne (AP) semble avoir repris des couleurs depuis la fin de l’opération « Rempart de protection », lorsque l’armée israélienne avait envahi la Cisjordanie en riposte aux attentats suicides. Autour de la place Menara (le coeur de la ville), le centre commercial est animé et les passants sont nombreux à déambuler dans les rues. Mais c’est précisément cela qui inquiète car, en réalité, les magasins sont vides et les centaines de jeunes qui passent leur temps à discuter au coin des rues n’ont plus travaillé depuis des mois.

Sur les trottoirs, les vendeurs ambulants restent souvent des heures sans voir un client. Pour combattre l’humidité ambiante, certains se réchauffent devant des foyers de fortune. D’autres grillent cigarette sur cigarette en attendant des jours meilleurs. « En moyenne, je vends de un à deux articles par jour, alors qu’avant l’Intifada j’écoulais facilement mon stock ( NDLR: une cinquantaine de pièces empilées sur une charrette à bras) en une matinée », raconte Bassam, le spécialiste du survêtement de sport importé clandestinement d’Israël. Et de poursuivre: « Les gens n’ont plus d’argent et ils n’ont pas le moral. Ils ont tellement peur de l’avenir qu’ils économisent sur tout, y compris sur la nourriture si l’occasion se présente. »

A quelques mètres de là, les changeurs au noir calés dans des encoignures de porte avec une grosse liasse de shekels à la main (la monnaie israélienne est également utilisée dans les territoires palestiniens) n’ont pas meilleur moral. « Ce business n’est plus très intéressant, dit l’un d’entre eux. Avant, les gens se dépêchaient de changer l’argent envoyé par leur famille de l’étranger, pour pouvoir acheter tout de suite. Maintenant, ils viennent avec des billets de 1 dollar ou de 5 euros. Ils font des réserves de devises en prévision de la reconduction d’Ariel Sharon, lors de l’élection du 28 janvier prochain, et de la guerre américano-irakienne annoncée dans la foulée. En tout cas, ils s’attendent au pire et ils s’y préparent comme ils peuvent. »

« Saddam, mon amour »

A Ramallah, le coeur de la ville bat dans le « souk », situé entre la grande mosquée et la nouvelle station centrale des autobus et des taxis, dont la finition a été interrompue par l’explosion de l’Intifada. C’est dans ces ruelles nauséabondes, où les clients pataugent dans une boue brunâtre collant aux semelles, que l’on peut vraiment prendre le pouls de l’opinion palestinienne. Pour cela, il suffit d’écouter les bonimenteurs chargés d’appâter le client. « Tout doit partir avant le retour des soldats de Sharon », martèle l’un d’entre eux en montrant une montagne de tomates dégoulinantes d’humidité. En face, un autre liquide à bas prix son stock de gâteaux – lui aussi rongé par l’humidité – « pour fêter la victoire de notre frère Saddam Hussein sur l’Amérique et sur les juifs ».

Souvent, les passants ajoutent leurs commentaires humoristiques aux diatribes antiaméricaines des vendeurs. Mais beaucoup d’entre eux rient jaune, car ils sont persuadés qu’Israël profitera du déclenchement d’une offensive américaine en Irak pour modifier la situation dans les territoires palestiniens. « Pendant que le monde focalisera son attention sur ce qui se passe là-bas, Sharon fera ce qu’il veut chez nous sans que personne ne s’y intéresse, craint Nabila, une étudiante en droit à l’université de Bir Zeit. Fort de sa récente victoire électorale, il pourra expulser Yasser Arafat des territoires, annexer de nouvelles terres et poursuivre les « liquidations » sans que cela dérange les Européens, occupés ailleurs. Il aura les mains d’autant plus libres qu’il présente les Palestiniens comme des alliés de l’Irak et que tout le monde le croit. »

Ces derniers jours, les manifestations pro-irakiennes se sont pourtant multipliées dans les territoires. Dimanche, plusieurs milliers de Palestiniens ont notamment défilé à Jénine, à Tulkarem et à Gaza-city, en scandant « Mort à l’Amérique ». « O Saddam, mon amour, bombarde-nous Tel-Aviv », criaient-ils également. Des démonstrations largement médiatisées en Israël, où l’entourage d’Ariel Sharon évoque « la préparation par les Palestiniens de nouvelles vagues d’attentats-suicides destinés à soutenir l’Irak en cas d’offensive américaine ».

De fait, Saddam Hussein jouit d’un immense prestige en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Mais, paradoxalement, bon nombre de ceux qui déclarent l’admirer ne se font aucune illusion sur son régime. « C’est un dictateur, et sans doute le pire de la région, dit Nabila. Mais, de tous les dirigeants arabes, il est le seul à avoir tenu parole en attaquant Israël ( NDLR: 39 missiles Scud s’étaient abattus sur l’Etat hébreu en 1991) et le seul à tenir tête à l’Amérique depuis plus de dix ans. Pour nous, c’est cela qui compte. Prisonnier dans la Moukhata ( NDLR: son QG de Ramallah, à moitié rasé par Tsahal), Yasser Arafat ne fait pas le poids face à des gens comme Sharon. Pour nous, Saddam représente un petit espoir de faire plier Israël.  »

Au salon de thé « Salamah », les consommateurs ne détournent pas leurs yeux du poste de télévision branché en permanence sur Al Jazira, la chaîne de télévision arabe par satellite qui donne le ton au Proche-Orient. Pour ses journalistes comme pour leurs concurrents, l’Intifada palestinienne et la question irakienne sont intimement mêlées. On passe donc sans transition de la dernière conférence de presse du chef des inspecteurs en désarmement des Nations unies en Irak à un reportage sur les représailles israéliennes les plus récentes dans la bande de Gaza, comme si l’un avait entraîné l’autre et vice versa. Avocat à la retraite, amateur de poésie française et fumeur invétéré de narguilé, Nabil Abou Sabir approuve ce mélange des genres au nom des autres consommateurs, qui lui ont délégué la parole. « Pour nous, Sharon et Bush sont comme deux requins dans un même lagon, affirme-t-il. Le plus gros, Bush, se réserve le morceau de choix: Saddam. Et l’autre dévorera les miettes: les Palestiniens. Voilà pourquoi la question irakienne est aussi importante à nos yeux. « 

En Israël, les commentateurs estiment cependant que la Maison-Blanche pourrait obliger l’Etat hébreu a des concessions territoriales « douloureuses » après en avoir fini avec le dictateur irakien. Mais ces spéculations laissent Abou Sabir de glace: « Vous verrez qu’il ne se passera rien du tout et que nous continuerons à subir comme par le passé, déclare-t-il. Si vous vous promenez dans les colonies juives installées autour de Ramallah, vous verrez que l’on y poursuit la construction de nouvelles maisons, comme partout ailleurs en Cisjordanie. D’ici à un an ou deux, lorsque la guerre américano-irakienne sera finie et que cette partie du globe sera plus ou moins stabilisée, Israël se sera implanté de manière tellement profonde dans nos territoires que même Bush ne pourra pas l’en déloger, à supposer qu’il le veuille vraiment. »

Les Palestiniens n’attendent donc rien de bon des élections législatives israéliennes du 28 janvier et des événements qui les suivront. Ils sont d’autant plus inquiets que le semblant de force armée (43 000 hommes) qui était censé les défendre avant le déclenchement de l’Intifada n’existe quasiment plus. Sur la place Menara, les policiers chargés de maintenir un prétendu ordre opèrent par groupes de quatre ou cinq, sans uniforme, sans voiture, sans talkie-walkie et sans armes. Conscient du ridicule de leur situation, ils reconnaissent que « personne ne les respecte plus ». Mais ils affirment aussi que cela leur importe peu, « puisque Sharon va bientôt reconquérir la ville et le reste des territoires pour tenter d’en finir une fois pour toutes avec les Palestiniens ».

Serge Dumont

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