La passion sur l’eau

L’Opéra de Flandre poursuit son cycle Janacek avec Katya Kabanova, les pieds dans la Volga

Katya Kabanova, nouvelle production de l’Opéra de Flandre. A Anvers, jusqu’au 15 février ; à Gand, du 25 février au 7 mars. Tél. : 070 22 02 02 ; www.vlaamseopera.be

K atya est une nature particulière, très fragile – d’autres auraient pu vivre la même histoire sans se jeter dans la rivière -, et très forte à la fois. En cela, elle représente quelque chose d’essentiellement féminin. Vivre son amour clandestin, c’était, dans son isolement et dans ses craintes, quelque chose de trop grand pour elle : elle n’a pas compris les règles, elle a été dépassée. Danger du désir féminin ? En quelque sorte, c’est ce que symbolise la rivière, et son irrépressible courant.  » Voilà ce que dit le metteur en scène canadien Robert Carsen de Katya Kabanova.

Imaginez des corps féminins, vêtus de blanc, flottant par un matin de brume sur les eaux d’une calme rivière : c’est sur cette image que s’ouvre Katya Kabanova, troisième opéra de Janacek, monté à l’Opéra de Flandre par Carsen. Comme il l’avait fait pour Dialogue des carmélites de Poulenc – mais là, elles étaient réellement seize à mourir ! -, le metteur en scène anticipe, démultiplie et magnifie la mort des femmes.

On comprend d’emblée que Katya rejoindra le cours d’une rivière qui se révèle autant sa patrie que son tombeau. Le défi étant de soutenir durant tout l’opéra l’audacieuse métaphore. La réussite est éblouissante (visuel de Patrick Kinmonth). Il est vrai que Carsen bénéficie d’un solide entraînement : que ce soit sur le plancher exigu de La Bohème, le long des passerelles de Butterfly ou entre les châssis de Jenufa, il s’est toujours fait un point d’honneur à s’imposer des contraintes de fou, élargissant d’autant la puissance expressive et des acteurs et de leur chant. Sur les bords de la Volga, ou se joue la passion de Katya Kabanova, le processus est poussé dans ses dernières limites, puisque tout l’opéra se passe sur (et dans) l’eau, avec, pour seul élément de décor, un jeu de praticables mobiles manipulés par les  » noyées « , transformés tour à tour en îles, pont, salle de séjour, place de village, berges solitaires. Un jeu de caméra en miroir projette parfois sur le fond de la scène le reflet flou de l’eau et de ses occupants. C’est tout un langage visuel et corporel qui s’instaure, mêlant un double rapport à la nature (physique et symbolique), changeant sans cesse – notamment grâce aux lumières, signées Peter Van Praet et Carsen lui-même – et d’une beauté prégnante, faite de plénitude, de poésie et de dépouillement, synthèse rarement atteinte à la scène.

Ce langage épouse idéalement celui de Janacek lui-même, en particulier dans cette £uvre de maturité, dans une ambiance sonore nostalgique et violente, immédiatement reconnaissable. Ce que Friedemann Leyer, à la tête de l’orchestre de la maison, met très bien en évidence, de manière précise et colorée.

Dans le rôle-titre, la soprano allemande Michaela Kaune se confirme comme une des grandes voix de la jeune génération – puissante, juste, lumineuse dans l’aigu, toujours sensible et musicale -, doublée d’une comédienne crédible et généreuse. L’histoire – si banale – de Katya y trouve sa grandeur et son humanité. Autour d’elle, trois ténors : l’Américain Richard Decker, un Boris solide mais monolithique ; le Belge Guy De Mey, Tichon nuancé et crédible ; et, dans le rôle speedé de Koudriach, l’Ukrainien Alexander Krawetz, excellent. Si Kathryn Harries, la Kabanicha, atteste toujours d’une belle présence mais n’a plus de voix, hélas !, Natasha Petrinsky est une Varvara pleine de tonus, à tous points de vue. Mentionnons encore Jan Galla, Romain Boschoff, Julie Bailly et Beatrijs Desmet, et l’intervention poignante des ch£urs, au dernier acte.

Martine D.-Mergeay

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