La part d’ombre de Tarantino

C’est l’un des cinéastes les plus originaux de sa génération qui préside le jury 2004. Toujours violents et souvent drôles, ses films dérangent ou fascinent, comme son Kill Bill : volume 2. Regard d’un écrivain sur un réalisateur hors normes

Il n’y a jamais eu de cinéaste tout à fait comme Tarantino. S’il est une sorte de cousin éloigné des Orson Welles, Francis Ford Coppola et Martin Scorsese û ces ricains novateurs qui ont engendré leur propre mythe û il a voyagé bien au-delà de leur galaxie, dans un monde qu’il est le seul à habiter. Tarantino était un délinquant à la petite semaine qui n’a jamais pu maîtriser l’orthographe. Au lieu d’être un wonderboy de Broadway, comme Orson Welles, il travaillait dans un magasin de vidéos en Californie ; on prétend qu’il a vu la neige pour la première fois en 1991, quand il est venu dans l’Utah, au festival du Sundance Film Institute, organisé par Robert Redford. C’était une sorte de singe savant qui n’avait  » aucune notion de calcul ou de mathématiques, pas même une idée des points cardinaux « , selon Jami Bernard, l’une des premières critiques à avoir écrit sur lui.

Si Scorsese et Coppola sont des créateurs classiques qui n’ont étudié que les maîtres, Tarantino, lui, a tout étudié sans établir de hiérarchie. Il a cannibalisé chaque film qu’il a eu l’occasion de voir.  » L’une des raisons pour lesquelles Tarantino est un si bon cinéaste, c’est qu’il est d’abord spectateur avant d’être réalisateur « , constate Larissa MacFarquhar dans un portrait qu’elle a fait de lui pour le New Yorker. Mais elle n’a pas pris conscience de la servitude que cela implique : le public est un animal vivant, de chair et de sang, qui ne connaît pas de limites et n’est jamais rassasié. Et, à l’image de son public, Tarantino est une pépinière de références, un brasier toujours allumé. C’est à la flamme de ce brasier qu’il a forgé son cinéma.

Quentin Jerome Tarantino est né à Knoxville, dans le Tennessee, le 27 mars 1963. Sa mère, Connie, mi-irlandaise, mi-cherokee, s’est mariée alors qu’elle était encore adolescente. Son père, Tony Tarantino, était un étudiant en droit et un aspirant comédien de 21 ans que Connie avait rencontré dans le sud de la Californie, où elle séjournait chez une tante. Elle n’était pas majeure, venait d’achever ses études secondaires et, pour elle, le mariage représentait la voie de la liberté. Native du Tennessee, elle retourna là-bas û sans Tony û pour se consacrer à des études de biologie et d’infirmière.  » Pour un peu, Quentin vous ferait croire qu’il a été élevé par des loups « , dit Connie, parlant de son fils. Mais ce n’est pas une exagération. Il a bel et bien été élevé par des loups. Il n’a vu son père qu’à l’âge de 2 ans, lorsque Connie est revenue en Californie du Sud. Et il n’a jamais vécu avec Tony. Connie s’est d’ailleurs séparée de son mari pour épouser Curtis Zastoupil, un musicien itinérant qui a adopté Quentin. Mais Curt û qui avait ses propres problèmes û s’est plus posé en frère rival qu’en père à l’égard de Quentin. C’est ainsi que le jeune loup a grandi dans la banlieue de Los Angeles. Les cinémas du quartier de Manhattan Beach étaient sa tanière.  » Certains gamins aiment le sport ou le dessin ; moi, c’étaient les films. La seule différence, c’est la vision que j’en avais, comme si j’étais dans une sorte de tunnel, et, une fois dedans, il n’y avait plus de place pour autre chose « , a-t-il confié lors de son passage dans l’émission de Charlie Rose, le 14 octobre 1994, le soir de la première new-yorkaise de Pulp Fiction.  » J’avais une orthographe épouvantable, je n’avais aucune mémoire, ça, c’est sûr, mais je pouvais aller voir des films, et je savais qui jouait dedans, qui les avait réalisés, qui avait écrit le scénario… tout !  »

Cette force-là, ce sens de l’absolu ont modelé Tarantino en tant que cinéaste. C’est particulièrement évident dans la scène du Jackrabbit Slim’s, le restaurant baroque de Pulp Fiction où Vincent (John Travolta) et Mia (Uma Thurman) dansent le twist et où Vincent commande un  » steak Douglas Sirk  » qu’il veut  » baignant dans le sang « . Sirk est par excellence le réalisateur qui incarne les années 1950. Le Secret magnifique (1954) et Ecrit sur du vent (1957) sont d’irrésistibles histoires d’amour qui ont marqué la décennie : elles sont pleines de bruit et de fureur… et de kitsch. Le Jackrabbit Slim’s est un lieu de culte consacré à la bande dessinée, au rock’n’roll et aux voitures des années 1950. Le box où Vincent et Mia ont pris place est en fait la carrosserie d’une Edsel rouge modèle 1959. Tarantino a recréé les rêves et les fragments épars de l’enfance. Le Jackrabbit Slim’s ressemble à un cinéma aux proportions gigantesques où les artifices prennent possession des êtres humains qui s’y aventurent, pour les emprisonner, les changer en mannequins. Vincent lui-même remarque à propos du Slim’s :  » On dirait un musée de cire, en plus animé.  »

Le fastueux restaurant où la Mariée (The Bride, jouée par Uma Thurman) affronte O-Ren (la reine du crime de Tokyo, interprétée par Lucy Liu), dans Kill Bill I, est une version métamorphosée du Chinese Theater, le dernier grand cinéma de Hollywood. Une bonne moitié de Kill Bill se déroule dans ce restaurant aux dimensions d’un palais, et les combats de sabre, où la Mariée affronte une centaine de yakuzas à la fois, ont le rythme rapide et déchaîné des numéros de claquettes de Fred Astaire. Le film est lui-même un monstrueux dessin animé, et, si les dialogues y sont réduits au minimum, c’est parce que Tarantino nous transporte dans un royaume muet où les fantômes de l’enfance dansent leur ronde mortelle.

C’est cette part d’enfance qui lui a permis de conserver un côté à la fois innocent et brutal, comme un roi de conte de fées. Il a quitté l’école à 15 ans et, après  » un petit boulot pourri ici ou là « , il a commencé à traîner dans les magasins de vidéos. A l’âge de 21 ans, il a décroché un emploi chez Video Archives, qui est devenu sa nouvelle tanière. La boutique était tenue par une brochette d’asociaux, des maniaques qui se nourrissaient de beurre de cacahuètes. Mais il y avait une différence entre Tarantino et les autres cinglés : il mesurait 1,85 mètre et avait toujours le dessus quand il se bagarrait avec eux.  » Si Quentin n’avait pas réussi dans le cinéma, il est très probable qu’il aurait fini dans la peau d’un tueur en série « , commente Roger Avary, autre maniaque et réalisateur.

Tarantino est bien devenu un tueur en série, mais dans ses propres films. Ses personnages tuent et mutilent comme ils respirent. Dans la scène d’ouverture de Reservoir Dogs, Mr Pink (Steve Buscemi), Mr White (Harvey Keitel) et Mr Orange (Tim Roth) nous hurlent dessus, telles des gargouilles comiques et corrompues venues de l’autre côté du miroir de Lewis Carroll. Et, comme le dit Tarantino lui-même,  » la violence était un personnage à part entière. Elle planait sur l’ensemble de l’action « .

 » Quentin, ce n’est pas James Stewart, affirme l’actrice Jennifer Beals. Il y a incontestablement une part d’ombre chez lui, mais il ne la laisse émerger que quand il en a besoin, comme une bête féroce qu’on nourrirait de temps en temps avant de la renfermer. C’est pour ça qu’il fait de grands films. C’est de là que vient son génie.  »

C’est cette part d’ombre qui a tant dérangé et ravi le public de Reservoir Dogs. Tarantino est un maître de la comédie qui fait sans cesse des allers et retours vers le noir. Ses films sont à l’image de ces contes peuplés de monstres risibles et d’enfants amnésiques capables de parler de tout sauf d’eux-mêmes. Au demeurant, depuis Pulp Fiction, Tarantino a éclipsé tous ses collègues. C’est un metteur en scène expérimental qui, en dépit d’une énorme prise de risques, a trouvé un large public. Pulp Fiction a su capter les vibrations des années 1990. Tarantino est à la fois le poète des demeurés et des professeurs d’université. Et l’adjectif  » tarantinesque  » ou  » tarantinien  » s’est imposé pour désigner une £uvre d’art irrévérencieuse qui donne une grande claque à l’Histoire et à toutes ses icônes, toujours avec un éclat de rire.

Parlant au nom de ces réalisateurs qui ont été supplantés et rendus obsolètes par Tarantino, Paul Schrader affirme que ce dernier a mis sur la touche les héros existentiels, comme Travis Bickle dans Taxi Driver, et introduit un  » nouvel univers cinématographique étrange  » où Scorsese et lui n’auront bientôt plus leur place. Quand Larissa MacFarquhar a demandé à Tarantino de réagir à la critique de Schrader, il s’est renfrogné et a déclaré :  » Quelque part, tout ça sous-entend que lui, il fait dans l’authentique, et pas moi, c’est ça, hein ? Ou qu’il fait des trucs profonds et que, moi, je suis superficiel, c’est ça, hein ?  »

Mais il passe à côté de ce qu’a voulu dire Schrader. Une certaine culture cinématographique s’est développée, et cette culture est féroce, comme toute chose aujourd’hui. Elle est fondée sur un langage onirique qui nous renvoie aux films que nous avons vus. Tarantino joue en permanence sur ce mode d’expression. Pam Grier û principale interprète de Jackie Brown û incarne  » la veuve  » dans tous les films de la Blaxploitation [contraction de  » black  » et d' » exploitation « , NDLR] où elle a tourné et, quand nous regardons Jackie Brown, nous la voyons malgré nous à travers le filtre de son  » parcours  » d’actrice. Dans Pulp Fiction, Travolta est un transfuge de La Fièvre du samedi soir, une version plus enveloppée et plus drôle de Tony Manero. Les personnages que nous offre Tarantino créent, eux aussi, leur propre mythe. Michael Madsen, alias Mr Blonde, le tueur psychopathe qui tranche l’oreille d’un flic, soutient qu’il n’a jamais voulu de ce rôle.  » Et vous savez quoi ? Jusqu’à la fin de mes jours, je serai Mr Blonde, le type de la scène du garage dans Reservoir Dogs.  » Et, de la même façon, Samuel L. Jackson sera toujours Jules, l’assassin philosophe de Pulp Fiction.

Telle est la puissance du monde de Tarantino, cette merveilleuse niche qu’il a su créer pour abriter ses créatures, à jamais présentes dans notre esprit. Peter Biskind, auteur d’une passionnante étude sur Hollywood dans les années 1970 (1), a cerné les contours du personnage de Tarantino lui-même :  » Héros de bande dessinée au large front, à la mâchoire proéminente, il a débarqué comme un Martin Scorsese qui aurait le corps de Popeye.  »

Tarantino préside le jury du Festival de Cannes, où il présente Kill Bill II. Que Bill fasse un malheur ou non (il bat des records aux Etats-Unis), son auteur restera un aventurier qui nous emmène dans des territoires que peu de réalisateurs ont osé explorer, à travers les miroirs déformants où se reflètent les fragments de notre enfance perdue. l

J. C.

 » Si Quentin n’avait pas réussi dans le cinéma, il aurait sûrement fini dans la peau d’un tueur en série  »

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