La nouvelle Europe

Le sort en est jeté : ils ont préféré la guerre. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et leur satellite australien attaquent l’Irak sans égard pour les Nations unies, qu’ils n’ont pu rallier à l’option militaire malgré les moyens û parfois discutables û mis en £uvre pour convaincre les pays réticents de marcher derrière eux, au son des canons. Ils n’ont pas davantage tenu compte des résultats positifs déjà obtenus par les inspecteurs en désarmement de l’ONU. Ils ont balayé avec mépris les arguments pourtant rationnels, défendus avec acharnement mais de façon toujours polie, par les membres du Conseil de sécurité selon lesquels une guerre n’était pas nécessaire pour atteindre l’objectif que l’on prétendait rechercher : désarmer l’Irak. Contre le v£u de l’immense majorité de l’opinion mondiale û à l’exception notable d’Israël û, les Etats-Unis partent en guerre parce qu’ils n’ont jamais envisagé sincèrement une autre option, depuis ce jour de janvier 2002 où le président Bush a crucifié verbalement l' » axe du mal « . De leur part, le détour par les Nations unies n’a jamais correspondu à une réelle volonté de se concerter sereinement avec les autres pays pour prendre, ensemble, la décision adéquate concernant l’un des problèmes de ce monde û qui n’en manque pas. Il s’agissait, plus simplement, de décrocher à l’ONU un habillage juridique pour camoufler, sous le couvert d’un vote, une décision solitaire et arrêtée d’avance. Mais ils n’ont pas obtenu ce consentement et leur fureur est sans retenue contre les alliés qui les en ont privés. La prochaine fois, pensent-ils, ils éviteront de  » perdre leur temps  » à de vaines palabres avec des nains, des inconscients, des lâches et des ingrats.

Critiquer les Etats-Unis n’empêche pas de comprendre les raisons de leur trouble. Les terribles attentats du 11 septembre 2001 jouent, certes, un rôle décisif. Mais, autant l’éviction des talibans afghans et la traque de Ben Laden paraissaient logiques et justifiées, autant l’Irak ne laisse apparaître aucun lien avec l’outrage porté à l’Amérique. Washington a donc dû faire évoluer la gamme de ses mobiles pour justifier l’attaque. Des liens entre Bagdad et Ben Laden, on est passé successivement aux menaces que l’Irak ferait peser sur les Etats-Unis et la paix mondiale, au risque de collusion entre groupes terroristes et  » Etats voyous  » détenteurs d’armes de destruction massive, pour aboutir, finalement, à la nécessité de remédier au chaos moyen-oriental, dont la responsabilité reposerait en bonne partie sur les épaules de Saddam Hussein. L’ultime argument, plus recevable celui-là, est de débarrasser l’Irak d’un dictateur infâme, qui agresse ses voisins et tyrannise son peuple au gré des élans destructeurs soulevés par la folie. Peu nombreux sont ceux qui regretteront le régime aujourd’hui condamné. Certains, en revanche, relèvent la sélectivité dont les Etats-Unis font preuve lorsqu’ils partent à la chasse aux tyrans.

C’est donc la personnalité exécrable de Saddam Hussein qui fournit à Washington et à Londres l’alibi moral à une guerre entreprise sans mandat de la communauté internationale. Cette opération lancée au nom de Dieu, du Bien, de la liberté et de la démocratie se voudrait auréolée d’une sorte de magistère moral qui autorise, au passage, une bonne dose de mépris pour ceux qui refusent d’y prendre part. Est-elle pour autant vertueuse, justifiée, utile et sans danger ?

Nous en doutons. Ce que risquent les Etats-Unis, c’est ce que nous risquons tous. Qu’au chaos présent en succède un autre, bien pire encore. Que la volonté des  » alliés « , comme ils aiment se nommer par référence à des guerres plus glorieuses, se heurte à des réalités infiniment plus complexes qu’ils ne peuvent ou ne veulent les imaginer. Que ce dessein d’imposer  » la liberté  » par les armes, comme ils en rêvaient déjà au Vietnam, soit, au contraire, interprété pour ce qu’il est réellement : une volonté hégémonique. Celle qui consiste à modeler son environnement, à tenter de façonner le monde conformément à ses propres intérêts ou, plutôt, à la perception qu’on en a, et qui peut s’avérer erronée. Le risque aussi, bien réel, d’achever de convaincre le monde arabo-musulman tout entier que les croisades médiévales ont repris et que l’Occident judéo-chrétien a juré l’écrasement du monde musulman. Le risque, par voie de conséquence, de voir se multiplier les émules de Ben Laden, alors que la prétention initiale était d’éradiquer le terrorisme !

Les pays européens qui se sont opposés aux intentions américano-britanniques ne l’ont pas fait par pacifisme béat. Ils n’étaient û et ne sont û certes pas indifférents aux détresses que cette invasion infligera à un peuple qui n’a, déjà, que trop souffert. Mais ils ont, surtout, cherché à convaincre leurs interlocuteurs de ce que la guerre était inappropriée et potentiellement contre-productive. Ils n’y sont pas parvenus. Faut-il en conclure que leurs efforts étaient inutiles et qu’ils auraient mieux fait de baisser les bras plutôt que de fâcher leurs amis ? Pas du tout, bien au contraire ! Les efforts déployés sans ménagement par la France, l’Allemagne, la Belgique et ceux qui les ont épaulées, ont montré au monde une réalité importante et très positive : l’Occident n’est pas un monolithe. Tous ceux qui en font partie ne sont pas des alliés inconditionnels ou obligés des Etats-Unis. Le monde n’est donc pas forcément unipolaire, inéluctablement dominé par une hyperpuissance aux comportements impériaux. Il existe, en Occident, plusieurs manières de voir et de penser. Le c£ur de l’Europe, la nouvelle Europe (n’en déplaise à Donald Rumsfeld), celle qui ne navigue pas à la traîne, peut devenir l’indispensable contrepoids et représenter le pôle d’équilibre dans un monde qui a grand besoin d’esprit d’ouverture et d’un supplément de sagesse. Le chantier est immense ? C’est vrai. Alors, retroussons les manches dès maintenant !

jacques gevers

La  » nouvelle  » Europe, c’est la nôtre. Sa résistance à la guerre en Irak préfigure le pôle d’équilibre dont le monde a un besoin pressant

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