La loi des majorités

Alors que la gauche peine à se réunir, certains votes au Parlement ne correspondent plus aux clivages habituels. Que peut le président français face à la logique implacable de la Ve République ?

La comparaison est signée de l’ancien ministre UMP Xavier Bertrand :  » François Hollande est comme un pickpocket qui vous a volé votre portefeuille et finit par vous le rendre, avec vos papiers mais sans votre argent. Du coup, vous êtes presque soulagé. Avec ce président, vous ne vous attendez à rien ; il fait un tout petit peu, donc on se dit que c’est mieux que rien.  » L’opposition en France se mettrait-elle soudain à fléchir ? Certes, la droite s’est encore radicalisée depuis l’élection présidentielle, mais la voici qui modifie son regard sur le chef de l’Etat – guerre au Mali oblige – et son attitude au Parlement. Le projet de loi sur le mariage homosexuel, débattu à partir du 29 janvier à l’Assemblée nationale, ne lui permettra pas de présenter un visage uni. Le texte sur les contrats de génération, l’une des mesures phares du candidat Hollande, a reçu, le 23 janvier, l’approbation de 5 députés UMP, 4 Union des démocrates indépendants (le parti centriste de Jean-Louis Borloo), celle de Marion Maréchal-Le Pen, ainsi que l’abstention de 15 UMP et de 20 UDI. Bientôt, la transposition législative de l’accord entre les partenaires sociaux sur le marché du travail recevra un accueil favorable de plusieurs élus UMP, comme Bruno Le Maire, Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Eric Woerth, voire Laurent Wauquiez. Ils avouent qu’ils pourraient voter ce texte, de même que l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin au Sénat.  » Ce n’est pas un bon accord, c’est un très bon accord « , reconnaît Jean-Louis Borloo. Quand sera présentée la loi interdisant tout cumul, d’autres y réfléchiront à deux fois.  » Nos troupes sont à fond pour, il faudra peut-être la voter « , prévient un ancien membre du gouvernement Fillon. Cela n’a rien à voir avec l’ouverture à la mode Sarkozy de 2007, cela rappelle parfois simplement les fameuses  » majorités d’idées  » d’Edgar Faure, Premier ministre dans les années 1950.

Dans le même temps, la majorité présidentielle bat de l’aile. De l’aile gauche, surtout. Jean-Luc Mélenchon veut réorganiser le paysage politique et incarner une alternative à la ligne sociale-démocrate de Jean-Marc Ayrault. Jamais avare de la moindre critique, l’ancien candidat à l’Elysée s’est fixé comme objectif de dépasser le Parti socialiste aux élections européennes de juin 2014 pour placer François Hollande au pied du mur.  » Il ne sortira jamais de sa boîte, c’est un malin « , confie Mélenchon. Il ne resterait donc au leader du Parti de gauche que la méthode forte. Le Parti communiste vacille. Avec ses alliés socialistes, l’heure est à la défiance. Quand la délégation emmenée par Pierre Laurent a rencontré, en décembre, la nouvelle direction du PS autour d’Harlem Désir, elle a oublié de l’informer que, l’après-midi même, les sénateurs du PCF voteraient contre le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (l’un des tests pour l’appartenance ou pas à une majorité) au Sénat.

Dans l’attente de leur congrès de l’automne, les Verts privilégient l’ambiguïté.  » Nous attendons en 2013 les signes écologiques que nous n’avons pas vus en 2012 « , avertit Jean-Vincent Placé, leur président de groupe au Sénat. Le pouvoir, de son côté, surveille certains lieux symboliques aux municipales de 2014 : que fera Europe Ecologie-les Verts à Nantes, ville chère au chef du gouvernement mais emblématique de la bataille autour de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ? Une logique d’union, avec quelques exceptions, se dégagera-t-elle, ou sera-ce l’accord qui sera exception ? L’hésitation gagne jusqu’à l’intérieur du PS.  » Le glissement actuel est une source de spleen parlementaire, relève un député. Le pacte de compétitivité a créé un effet de sidération, car nous avions fait la campagne sur une autre ligne.  »

L’opposition de la gauche du parti est traditionnelle lorsque les socialistes se trouvent confrontés à la gestion du réel, mais il n’y a plus, comme lors de la dernière expérience (1997-2002), la cohabitation avec un président de droite pour ressouder les troupes.  » Il est vrai que la frontière passe à l’intérieur du PS, au moins ne passe-t-elle plus depuis quelques semaines au sein du gouvernement « , relève un conseiller ministériel.

La réforme des législatives ? Il est urgent d’attendre…

Ce panorama devenu si mouvant donne de plus en plus l’impression que la majorité d’action ne correspond plus à la majorité électorale, au demeurant faible, qui s’est dégagée des urnes le 6 mai 2012. Mais que pèse ce constat face à la logique implacable de la Ve République, qui repose presque entièrement sur le scrutin majoritaire à deux tours des législatives ? Quand Jean-Luc Mélenchon fait des prochaines européennes l’alpha et l’oméga de la vie politique, il s’illusionne et il le sait –  » Cette échéance constitue la seule opportunité, j’ai intérêt à la surestimer !  » François Bayrou, tout à son envie de  » trouver une majorité dans l’opinion publique  » plus qu’au Parlement, concède néanmoins que tout passe par un changement de la loi électorale pour les députés.

L’enjeu est évidemment essentiel, et ce n’est pas un hasard si le texte n’est même pas programmé. Sans doute ne verra-t-il d’ailleurs pas le jour en 2013. Quelques socialistes ne cachent pas que, en l’état actuel des relations entre partenaires dans la majorité, il est urgent d’attendre. Le président dispose ainsi d’une  » arme « , et il n’en a pas beaucoup d’autres en main. Tenté, ainsi que l’a révélé Le Monde, de réduire parallèlement le nombre de députés, il ne renversera pas pour autant la table institutionnelle. L’esprit de la Ve République s’impose à lui. Aujourd’hui, le président français réfléchit à un taux d’environ 10 % de pro- portionnelle pour les législatives, et ce n’est pas ainsi qu’il redéfinira fondamentalement les règles du jeu. Le référendum sur un sujet fédérateur qui permettrait de dégager une nouvelle majorité est une autre arme présidentielle, à la nuance près que celle-ci peut immédiatement se retourner contre celui qui l’utilise.

Confronté à cette quadrature du cercle, François Hollande ne pourra-t-il faire que du  » hollandisme  » ?  » Il mise sur une évolution de sa majorité, sans pour autant se lancer dans des changements d’alliance, avance l’un de ses conseillers. Il ira chercher des majorités sur des options économiques et sociales.  » Le PS ne réagit pas autrement, qui préconise l’unité à gauche comme seul fondamental et voit dans les majorités d’idées avec les centristes un avantage purement tactique, celui de montrer que  » la droite qui s’oppose systématiquement à nos textes, elle, est sectaire « . Construire des majorités empiriques est utile au chef de l’Etat ; bâtir une nouvelle majorité politique serait historique.

ERIC MANDONNET, AVEC TUGDUAL DENIS, BENJAMIN SPORTOUCH ET MARCELO WESFREID

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