La guerre des sosies

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Puisqu’il s’avère aujourd’hui que l’objectif déclaré de la coalition anglo-américaine n’est plus le désarmement de l’Irak, mais le renversement de Saddam Hussein par son élimination physique, il n’est pas improbable que cette guerre ne prenne jamais fin. Il en serait d’ailleurs ainsi en Afghanistan si la guerre avait poursuivi comme but ultime la capture, mort ou vif, d’Oussama ben Laden, volatilisé dans quelque tribu pachtoun, ou du mollah Omar, guide suprême des talibans, disparu en mobylette. Avec Saddam, les choses risquent d’être plus compliquées encore. Car le raïs a fait de la clandestinité à la fois son mode de gouvernement et son existence même. Les rumeurs les plus folles courent à son sujet : on ne l’aurait plus vu en public depuis le 31 décembre 2001, les ambassadeurs en poste à Bagdad ne le rencontrent jamais, il réunit ses ministres dans un lieu resté secret et à chaque fois différent, il ne dort jamais deux fois de suite au même endroit, il ne parle jamais au téléphone, il disparaît dans les souterrains labyrinthiques de ses palais, creusés dans le sous-sol de Bagdad… Bref, il n’est visible que sur les écrans de télévision et sur les photos géantes qui prolifèrent dans les rues, les stades, les lieux publics, les édifices. Quelques heures après le premier raid aérien sur une de ses résidences familiales, Saddam apparaissait dans la matinée à la télévision en uniforme militaire pour fustiger  » le criminel petit Bush « , déclenchant aussitôt toutes les spéculations sur l’identité même de l’orateur. Portant un béret noir sur la tête, le visage fatigué et chaussé de grosses lunettes, il contrastait avec le personnage rieur que l’on avait vu le cigare à la bouche quelques jours auparavant. Et si, en définitive, cet homme n’était pas Saddam mais plutôt son sosie ? Car il en aurait plusieurs à sa disposition. On a cité le chiffre de sept. Quelques heures plus tard, le voilà à nouveau sur le petit écran, mais, cette fois, sans lunettes, le regard vif, la moustache noire alors qu’on l’avait vue grisonnante lors de sa première intervention. Au dire d’une de ses anciennes maîtresses, censée connaître le sujet, le Saddam du matin serait un faux. Finalement, la CIA a tranché :  » La probabilité qu’il se soit agi de Saddam est très, très élevée.  » Vendredi soir, il était à nouveau là, fidèle au poste. Et lundi matin. Mais s’agissait-il bien de lui ?

Pour tenter de répondre à cette question, à côté des stratèges militaires omniprésents sur les écrans comme lors de la première guerre du Golfe, on a vu apparaître des experts en biométrie, science chargée de mesurer les caractéristiques physiques d’un individu, ici à partir de photos et d’enregistrements vidéo. Laboratoires suisses, allemands, français, américains s’affrontent sur le terrain de la reconnaissance faciale et vocale du dictateur. La voix étant peu fiable, leurs arguments portent plutôt sur l’écart entre les yeux, les pommettes, le nez, les arcades sourcilières et autres  » clés biométriques « . Encore une guerre dont le corps de Saddam est l’enjeu.

A supposer qu’un obus égaré élimine enfin le tyran, on imagine aisément un sosie prendre la relève au pied levé, apparaître séance tenante à la télévision et galvaniser les troupes. Et, dans le même temps, le général Tommy Franks et Donald Rumsfeld se mordre les doigts de concert :  » Caramba, encore raté !  » Et voilà nos deux stratèges, piqués au vif, redoublant les frappes de l’opération qu’ils ont joliment baptisée  » Choc et effroi « . Le sosie pourrait à son tour connaître le même sort que son modèle. Qu’importe, un deuxième, ni vu ni connu, prendrait aussitôt la place. Puis un troisième et ainsi de suite pour l’éternité. La guerre, avec son cortège de morts, de mutilés, d’enfants traumatisés, de sans-abri, ses immeubles en ruine, ses carnages et ses déluges de feu, livrerait, elle, son vrai visage, celui de la folie et de l’absurdité, propageant cet indéfinissable dégoût que Gilles Deleuze appelait la honte d’être un homme. Une question encore pour les statistiques de guerre : faudra-t-il comptabiliser les sosies parmi les victimes (civiles ou militaires) alors que le sosie, par nature, n’est qu’un multiple de la même personne ?

On a peine à croire que, sur cette photo prise en 1983, l’homme qui adresse une vigoureuse poignée de main à Saddam Hussein, n’est autre que Donald Rums- feld lui-même, émissaire du président Ronald Reagan, chargé de prêter main-forte au président irakien face à la menace des ayatollahs iraniens. La photo est muette mais on devine aisément les paroles pleines de réconfort que Donald adresse à Saddam :  » Courage, mon vieux, et si vous avez besoin d’un coup de main supplémentaire, surtout n’hésitez pas, vous avez mon téléphone.  » S’agissant de Saddam Hussein, on ne peut être sûr de rien. Ce pourrait être un sosie à passer au crible de la biométrie. Quant à Donald Rumsfeld, aujourd’hui secrétaire à la Défense de la première puissance militaire mondiale et, à ce titre, placé aux commandes de l’opération  » Liberté de l’Irak  » visant à éliminer l’homme dont il serrait la main naguère, il y a lieu de se poser la question. S’agit-il vraiment du même homme ou d’une doublure ? Lui, en tout cas, semble frappé d’amnésie.  » Moi, ce type sur la photo ? Vous voulez rire.  »

Par Jean-Luc Outers , écrivain

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