La guerre, c’est l’information

Par Michel Wautelet, professeur à l’université de Mons-Hainaut

Dans les conflits modernes, l’information joue un rôle essentiel. Pour gagner une guerre, il faut non seulement en savoir le plus possible sur l’adversaire, mais aussi savoir convaincre l’opinion publique que l’on a raison. Ce rôle de l’information, les Etats-Unis en ont perçu l’importance lors de la guerre du Vietnam. C’est parce qu’ils ont laissé les journalistes filmer des scènes horribles que l’opinion publique américaine a fini par se montrer hostile à la guerre. Lors de la guerre du Golfe de 1991, les dirigeants américains avaient compris la leçon: l’information était contrôlée. Mais, après le conflit, on a appris ce qu’on nous avait caché. Résultat: peu de personnes croient encore tout ce qu’on leur raconte. Le contrôle de l’information s’amplifie autour du conflit avec l’Irak.

Il faut convaincre l’opinion par tous les moyens. C’est ce que l’on appelle la guerre de l’information, dont font partie les « opérations psychologiques ». Le but est, notamment, d’agir sur la psychologie des combattants, mais aussi du public et des décideurs politiques. Cette guerre de l’information, pour être efficace, doit être à sens unique. Il faut matraquer l’opinion de ses propres arguments, et, surtout, éviter que les opposants potentiels ne s’expriment hors de quelques cercles restreints. Les Etats-Unis et leurs alliés militaires contre l’Irak le savent bien et utilisent à grande échelle les techniques de la guerre de l’information. Ils en ont les moyens humains, matériels et financiers. Pourtant, on ne peut s’empêcher d’être sidérés par la disproportion entre les moyens et les résultats.

La guerre de l’information peut être divisée en trois grandes étapes. Au cours de la phase précédant la crise, le déploiement de « bombes à informations » à pour but de détruire ou d’amplifier certaines idées jugées fausses et de répandre l’information adéquate. Dans le cas du conflit avec l’Irak, il s’agit de démontrer la sauvagerie de Saddam Hussein, sa volonté de détruire le monde, ses liens avec le terrorisme en occultant les questions gênantes, comme l’avis des pays voisins, les scénarios d’après-guerre, les intérêts personnels et économiques en jeu, le nombre de victimes, etc. Il est sidérant de constater que la seule hyperpuissance mondiale n’est pas capable de convaincre l’opinion publique mondiale par des arguments plausibles. Plus fort encore, l’administration américaine ne semble pas avoir besoin d’une vraie justification. Son arrogance suffit.

La deuxième phase est celle que nous vivons depuis le début février. C’est la phase d’intensification de la tension. Il s’agit de compenser ou de renforcer certaines tendances apparues dans l’opinion publique et parmi les dirigeants. C’est dans cette phase que s’inscrit le discours du secrétaire d’Etat américain Colin Powell, à l’ONU. Il s’agit de fournir des renseignements convainquants. Face à cet exposé, on ne peut qu’être sidérés, encore une fois, par l’indigence de l’argumentation. Ainsi, les services de renseignement du pays le plus puissant du monde ne peuvent montrer que des photos satellites de piètre qualité, qui pourraient sans difficultés être des faux, et des dessins de possibles camions-laboratoires. Et, malgré cette indigence des renseignements, cela semble marcher sur de nombreux dirigeants.

Cette faiblesse des renseignements ne laisse rien présager de bon d’un possible conflit armé en Irak. Les Etats-Unis n’auraient-ils donc pas tiré les leçons du 11 septembre 2001? C’est parce qu’ils avaient une confiance trop aveugle dans la technologie, et avaient négligé le rôle des hommes eux-mêmes dans le renseignement, qu’ils n’avaient pas vu venir les attentats. Il en est de même avec l’Irak. S’ils n’ont à fournir que des photos satellites, des dessins et quelques conversations enregistrées, n’est-ce pas parce qu’ils n’ont confiance que dans la technologie et qu’ils n’ont pas ou peu d’hommes sur place? Sidérant.

Et, lorsque la bataille de l’information a des ratés, qu’il reste des gens non convaincus et des alliés réticents, il reste à tenter d’intimider, de faire des gros bras. A cet égard, Donald Rumsfeld, le secrétaire à la Défense est un spécialiste. Reste à savoir si c’est planifié.

Dans la troisième phase, celle du conflit déclaré, l’information sur le théâtre d’opérations et l’évolution du conflit doit être communiquée à des moments déterminants et bien contrôlés. Ce fut le cas lors de la guerre du Golfe de 1991 et en Afghanistan. Avec le conflit qui s’annonce, les Etats-Unis ont pris les devants. Cela fait plusieurs mois qu’ils entraînent des journalistes avec les militaires. Tout le monde sait que l’information sera contrôlée. Les journalistes seront avec les soldats, donc éloignés des zones soumises à des bombardements intensifs. On nous montrera des photos prises par des drones ou les scènes de destruction de cibles par des missiles intelligents, comme en 1991.

La guerre de l’information est lancée depuis plusieurs mois. A la différence de 1991, beaucoup en sont conscients. Cela pourrait changer le cours des choses. Est-ce suffisant?

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Quand l’argumentation est indigente et que la propagande peine à convaincre, il reste l’intimidation. Nous en sommes là

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