La fronde des héros

A Londres, désormais, ce sont de hauts gradés qui dénoncent le chaos irakien. Et certains n’hésitent pas à mettre en cause Tony Blair

En langage militaire, cela s’appelle un coup de semonce :  » Tony Blair n’a jamais présenté de justification suffisamment claire pour la guerre en Irak. [à] Ce conflit a infligé des souffrances au peuple irakien et a gravement nui à l’Occident dans sa guerre mondiale contre le terrorisme.  » L’auteur de cette sommation est tout sauf un dangereux gauchiste. Sir Michael Rose a commandé les forces des Nations unies en Bosnie entre 1994 et 1995. Ce général britannique à la retraite accuse aujourd’hui le Premier ministre d’être personnellement responsable d’une  » erreur d’une immense portée stratégique « . En connaissance de cause ou pas, Tony Blair aurait trompé le Parlement, en invoquant, voilà bientôt trois ans, la suppression des supposées armes de destruction massive irakiennes plutôt que le changement de régime à Bagdad, qui apparaît a posteriori comme le but véritable de la guerre. Fait sans précédent, l’officier réclame la formation d’une commission d’enquête parlementaire afin de décider de l’éventuelle destitution du Premier ministre.

Pour ce dernier, ce coup d’éclat ne pouvait plus mal tomber. Les enquêtes d’opinion indiquent que la guerre en Irak et le terrorisme sont le premier motif de préoccupation des Britanniques. Neuf mois après la victoire électorale du Labour, ils sont une majorité à se déclarer  » insatisfaits  » du chef du gouvernement.

Sous la pression d’anciens combattants choqués par le manque de soins post-traumatiques, et relayés par les médias, le ministère de la Défense a dû rompre avec sa politique de silence total sur le nombre des blessés. Officiellement, ils sont 230. En réalité, ils seraient plus de 3 800. L’enlisement militaire, le blocage politique à Bagdad, la menace croissante que fait peser le régime iranien – en passe, lui, d’acquérir l’arme atomique, les désillusions du rêve démocratique du Grand Moyen-Orient au lendemain de la victoire du Hamas chez les Palestiniens, autant de faits alimentant l’argumentaire de ceux qui affirment que Tony Blair s’est bien trompé de guerre en 2003. Dans le même temps, le renforcement du corps expéditionnaire britannique en Afghanistan, qui doit passer à 4 000 soldats, nourrit l’inquiétude des Cassandre qui dénoncent le bourbier moyen-oriental dans lequel se serait empêtré  » Blair d’Arabie « . Le royaume découvre qu’il s’installe dans une guerre durable, coûteuse, sans objectif clair ni stratégie de sortie.

Le général Rose n’est pas le seul à faire publiquement part de ses doutes.  » Le fait est que nous aidons souvent nos adversaires à parvenir à leurs objectifs, car leur stratégie est toujours de nous pousser à réagir de manière excessive « , reconnaît, sur la BBC, le général Rupert Smith. L’allié d’outre-Atlantique n’est pas, en effet, épargné. Dans Military Review, un magazine de l’armée américaine, un autre général britannique, Nigel Aylwin-Foster, déplore ainsi, en novembre 2005, l' » insensibilité culturelle  » des officiers américains,  » assimilable à un racisme institutionnel  » qui  » nous a aliéné des secteurs significatifs de la population « . Pis, il pointe le poids de la bureaucratie militaire, de la hiérarchie et l’optimisme de rigueur qui empêchent le Pentagone d’avoir une vision réaliste de la situation sur le terrain. En mars 2003, à la veille de l’offensive, le colonel Tim Collins, à la tête du 1er bataillon du Régiment royal irlandais, belle gueule de baroudeur burinée sous le soleil du désert, avait fait chavirer l’opinion britannique en lançant à ses hommes :  » Nous allons libérer l’Irak, pas le conquérir. Soyez féroces au combat, mais n’oubliez pas d’être magnanimes dans la victoire.  » L’ancien héros des forces spéciales a aujourd’hui quitté l’armée et dénonce le  » chaos de l’après-guerre « , résultat, à l’en croire,  » de l’incompétence et de l’arrogance  » du pouvoir politique à Londres et à Washington. Même le chef d’état-major, le général Michael Walker, concédait récemment au Times que l’impopularité du conflit pesait sur le moral de la troupe et sur le recrutement. Interrogé sur le point de savoir si la guerre en Irak était  » gagnable « , il laissait tomber :  » Gagnable n’est pas le bon mot. C’est la question du verre à demi vide ou à demi pleinà  » l

Jean-Michel Demetz

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