La folle odyssée

La Française Maud Fontenoy est entrée dans la légende de la navigation. A 26 ans, elle est la première femme à avoir franchi l’Atlantique à la rame, en solitaire, d’ouest en est. Récit

Elle n’a rien d’un garçon manqué ! Du haut de ses 26 ans, cette jeune femme séduisante et enjouée côtoie désormais les plus grands navigateurs de tous les temps, avec un exploit exceptionnel : la première traversée féminine en solitaire de l’océan Atlantique à la rame dans le sens ouest-est, de Saint-Pierre (Canada) à La Corogne (Espagne). Au-delà de la performance sportive extrême, on est fasciné par le courage qu’il lui a fallu pour tenir bon dans des conditions particulièrement pénibles et dangereuses, au long d’une solitude totale de cent dix-sept jours. Elle vient de sortir un livre relatant son aventure hors du commun : Atlantique Face Nord, aux éditions Robert Laffont.

Maud Fontenoy est ainsi la première femme à rejoindre le petit noyau de 6 personnes qui avaient, jusqu’ici, franchi l’Atlantique à la rame d’ouest en est. Avant elle, on avait recensé 15 tentatives, dont 3 s’étaient soldées par la disparition tragique des aventuriers. Une seule femme avait osé relever le défi : l’Américaine Tori Murden, en 1998. Contrainte à l’abandon après quatre-vingt-cinq jours, elle ne renouvellera pas l’expérience.

C’est qu’elle est terriblement difficile et périlleuse, cette traversée nordique balayée par un cortège de dépressions. Vents violents, tempêtes épouvantables : rien à voir avec le trajet est-ouest, dans des mers chaudes, bénéficiant des alizés, vents plus calmes et réguliers, garantissant une navigation plus paisible, sans être pour autant une promenade de santé !

Mais qu’est-ce qui fait donc ramer Maud ? Pourquoi braver tant de périls et affronter tant de souffrances : ramer pendant huit à dix heures par jour en s’accordant seulement une petite pause de cinq minutes toutes les heures ? La navigatrice sourit, expliquant qu’elle voulait s’endurcir, partir à la découverte d’elle-même, tester ce dont elle était capable en entreprenant  » avec ses petits bras  » ce qu’aucune femme n’avait réussi avant elle.

 » Un projet aux limites du possible, l’oser, l’analyser pour en peser tous les risques, connaître les adversaires : l’usure, l’épuisement, la peur… Trouver leurs failles, inventer les moyens, se conditionner pour être prête et aller jusqu’au bout. Car il ne s’agit pas de témérité ni d’un saut dans le vide les yeux fermés. La victoire passe, au contraire, par un minutieux travail de préparation. Toutes les situations doivent être imaginées, car le droit à l’erreur n’existe pas. Mais, au bout, il y a l’immense satisfaction d’avoir réalisé son rêve !  »

Bien plus que les bras, c’est le mental qui est la clé du succès, savoure Gérard d’Aboville, vainqueur de l’Atlantique en 1980, du Pacifique en 1991 et parrain de l’expédition. Dès les premiers jours, Maud connaît une avalanche de grandes difficultés : vents contraires, coup de vent violent entraînant un chavirage brutal, froid glacial, proximité d’icebergs, avaries : elle perd sa principale ancre flottante. Sans oublier le danger permanent des cargos, alors que son alarme anticollision ne cesse de retentir la nuit, ne lui laissant que de courtes périodes de sommeil d’une heure ou deux, ballottée par les vagues, blottie dans sa minuscule cabine. Pour ne pas dépérir, elle doit se forcer à manger une nourriture lyophilisée, une panade à la consistance peu appétissante. Elle a du mal à s’habituer à boire l’eau fade du désalinisateur, qui transforme l’eau de mer en un breuvage  » potable « . Elle souffre de douleurs lancinantes aux mains, au dos, aux fesses. Pourtant, Maud Fautenoy serre les dents et se cramponne à ses avirons, fermement déterminée à aller de l’avant. Estimant la durée du voyage à quatre-vingts voire nonante jours, elle a embarqué pour cent jours de vivres. Mais la météo est si défavorable que l’épreuve va durer près de quatre mois. Maud et son fidèle bateau Pilot, sponsorisé par une marque de stylos, essuient des tempêtes avec des vagues de dix mètres de creux et des vents de 50 n£uds (plus de 90 km/h). Au pire de l’enfer, elle chavire quinze fois en vingt-quatre heures. Ayant souvent du mal à redresser le bateau, elle vit le paroxysme de l’angoisse. Des vents d’est lui font perdre les milles qu’elle a si durement gagnés en souquant pendant de longues journées. Rien à faire alors, sinon utiliser une ancre flottante pour limiter sa dérive vers l’ouest. A plusieurs reprises, elle se retrouve au même point qu’une semaine auparavant ! Elle conserve pourtant son moral aidée par un précieux livre de chevet : Pensées pour moi-même, de l’empereur romain Marc Aurèle, un maître du stoïcisme.

Mais tout se ligue contre elle : le désalinisateur électrique tombe en panne, et chaque soir, après toute une journée d’efforts, elle doit pomper pendant une heure ou deux avec son désalinisateur de secours. Cet appareil manuel flanche à son tour ; une voie d’eau apparaît dans la coque ; les vents contraires la font reculer ; les vivres s’amenuisent. Mais Maud écrit dans son journal de bord, en lettres capitales :  » Pas question d’abandonner !  »

Elle connaît aussi des joies intenses : des baleines, trois fois plus grandes que son bateau de 7,50 mètres, viennent la frôler, des dauphins l’escortent, elle jouit de levers et couchers de soleil sublimes, des oiseaux, puis des papillons, surgissant de Dieu sait où, viennent se poser sur l’esquif à des centaines de milles des côtes. Certains jours, des conditions favorables lui permettent de bondir de plus de 120 kilomètres. Au 100e jour, un voilier providentiel la ravitaille en eau douce.

Au lieu de la destination initialement prévue d’Ouessant, en Bretagne, Maud atterrit enfin en Espagne, le 9 octobre 2003, au 118e jour. Elle fait la Une des quotidiens et le premier titre du journal de 20 heures à TF1. Devant les caméras, elle apparaît étonnamment détendue, ne laissant transparaître ni fatigue ni stress, alors qu’elle n’a pratiquement pas dormi durant les trois dernières nuits.

 » Il y a trois sortes de gens : les vivants, les morts et ceux qui naviguent « , disait Platon. Maud, de retour dans le monde des vivants, est une jeune femme dynamique qui communique son enthousiasme aux autres.

Walter Simonson

 » Il y a trois sortes de gens : les vivants, les morts et ceux qui naviguent « 

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content