la chronique : Les belles âmes de destruction massive

(1) Impérialisme humanitaire, Droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort ? , éd. Aden, 253 pages. Jean Bricmont enseigne la physique théorique à l’UCL.

(2) Voir La famine, tragédie politique dans Le Vif/L’Express du 2 septembre 2005, page 55.

Les droits de l’homme, qui est contre ? Pas grand monde : l’opinion publique planétaire, grosso modo, souscrit à cette idée favorable au commun des mortels. Mais toute pensée, aussi généreuse soit-elle, risque d’être détournée de son objectif : transformés en idéologie, les droits de l’homme se sont peu à peu faits devoir d’intervention humanitaire, conférant ainsi à ceux qui estiment que cette mission civilisatrice leur incombe une possibilité d’ingérence dans les pays où ils jugent d’autorité que les droits de l’homme ne sont pas respectés. La lutte contre le terrorisme a évidemment exacerbé cette logique d’intervention, réhabilitant vite, contre le droit international, l’idée de guerre préventive.

Les néo-conservateurs américains, la droite en général, ne sont pas seuls responsables : en Europe et à gauche, sous l’influence des philosophes dits nouveaux, notamment, s’est répandue, dès avant la chute du Mur, la conviction qu’il fallait, désormais, faire des droits de l’homme  » l’objectif  » du combat politique en soutenant, au nom d’un étrange internationalisme réactualisé, toutes sortes de douteuses aventures militaires des Etats-Unis. Pourtant, par quel étrange miracle les objectifs politico-économiques de cette superpuissance impériale se seraient-ils effacés au profit de la seule morale ? Pour certains, cette  » lobotomisa-tion  » des mouvements opposés aux menées de Washington, appuyée sur son pouvoir militaire sans rival, mène donc l’humanité dans le mur…

Jean Bricmont est de ceux-là. Et c’est donc à casser sans complexe cette bonne conscience de l’Occident qu’en scientifique il s’attache (1). Il n’y a pas de guerre propre,  » chirurgicale « , rappelle-t-il : toute ingérence  » humanitaire  » armée est une guerre et toute belligérance porte en elle la torture comme la nuée l’orage. Mais l’homme va bien plus loin. Cette civilisation dont nous sommes si fiers, écrit-il, comment est-elle venue au jour ? Des conquistadores aux esclavagistes, du pillage des colonies à l’exploitation de leur main- d’£uvre, de nos émigrations massives vers les nouveaux mondes aux génocides tropicaux (2), c’est sur un passé sanguinaire que nous avons édifié notre niveau de vie. Que faisions-nous, demande-t-il, pour faire respecter les droits de l’homme dans les immenses contrées que dominaient jadis nos métropoles ?

Le Sud nous abhorre, insiste Bricmont, non seulement pour ces millions de morts, pour ces ressources naturelles que nous phagocytons sans retour. Mais aussi parce que nous avons réprimé les voies de développement autonomes – comme le modernisme arabe laïque – en soutenant, contre elles, les tendances locales les plus féodales. Que faire ? Reconnaître nos crimes, suggère l’auteur, les réparer, changer notre regard sur le monde, ne pas prétendre résoudre tous les problèmes de la planète, coopérer avec le tiers-monde, respecter ses souverainetés nationales, retirer les Gi d’Irak et d’ailleurs, contrer le discours médiatique, etc. Tout le monde ne partagera bien entendu pas cette vision engagée. Mais le discours dominant est si monolithique que le relativiser un peu relève de l’hygiène mentale…

de jean sloover

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