La CHRONIQUE : La chienne et le rédacteur

(1) Médias et censure û Figures de l’orthodoxie, textes réunis par Pascal Durand, éditions de l’université de Liège, 243 pages.

(2) Lire Le Vif/L’Express du 9 avril 2004, page 44.

Cette chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs  » ! C’est ainsi que Victor Hugo voyait la censure, cet interdit qui frappe intellectuels et artistes quand ils transgressent les limites de ce qu’il leur est permis d’exprimer. Par bonheur, dans nos démocraties, cette forme autoritaire de censure û qui fait des ravages, mais dit son nom û a, pour l’essentiel, été abolie. Cependant, il serait illusoire de croire que, pour autant, la liberté d’expression y soit sans limite. Singulièrement dans les médias où sévit une censure silencieuse et implicite qui opère avec le consentement du locuteur. Telle est, du moins, la thèse forte dont tente de nous convaincre un dense ouvrage collectif édité récemment par l’université de Liège (1).

Arc-bouté à la sociologie du regretté Pierre Bourdieu, alternant les outils théoriques et les cas de figure, il s’attache en effet à nous persuader du fait que les journalistes, loin d’être des scrutateurs vigilants des dérives du monde, £uvrent, pour la plupart, à le justifier et à le fortifier. Plutôt que de prendre une distance critique à l’égard des évolutions contemporaines de nos sociétés de marché, la presse, soutient-il en substance, se fait, selon l’expression du Français Serge Halimi, le  » chien de garde  » du nouvel esprit du capitalisme. Fabriquant au passage le consentement populaire dont, malgré ses égarements, le  » système  » continue, pour l’heure, à jouir. L’assaut, on le voit, est vigoureux. C’est que, précisent les auteurs, l’enjeu est capital : investis de la tâche de dire le cours des événements et de canaliser l’expression publique des institutions, les médias sont une pierre d’angle de la démocratie…

 » Mal nommer les choses, disait Albert Camus, c’est ajouter au malheur du monde.  » Les journalistes sont-ils à ce point les fourriers de nos infortunes ? Le regard qu’ils portent sur ce qui se passe autour de nous est-il si brouillé que nous prenons des vessies pour des lanternes ? Il faut en tout cas reconnaître que le secteur médiatique a subi, ce dernier quart de siècle, une succession de mutations dont aucune ne contribue à renforcer son indépendance. De plus en plus souvent imbriqués dans des groupes d’entreprises aux objectifs financiers exclusifs, les médias sont aussi souvent devenus redevables aux annonceurs qui ne sont pas indifférents au contenu des articles. Quant à la multiplication des agences de communication, elle n’a pas, il s’en faut de beaucoup, aidé les rédactions à s’ouvrir aux idées dissidentes.

Contrairement aux Etats-Unis où, comme nous l’a appris Black List (2), les cris d’orfraie des agences fédérales et des firmes multinationales ont mis à mal le journalisme d’investigation, la presse européenne, en revanche, ne semble pas avoir été confrontée à de rudes man£uvres d’intimidation dissuasives. Néanmoins, estiment les universitaires liégeois, elle s’est compromise dans la diffusion de la pensée unique, succombant volontiers, au nom d’une incertaine modernité, aux stéréotypes les plus grossiers. A ces clichés qui, comme le disait Walter Lippmann,  » contribuent (…) à réduire la clarté et la justesse de notre perception du monde, à substituer des fictions égarantes à des idées efficaces et à nous priver d’un contrôle adéquat de ceux qui conspirent consciemment à nous égarer « …

Bref, dénoncer, comme le fait Médias et censure, la  » vacuité théorique  » et  » l’indigence philosophique  » d’une profession est une posture radicale. Un coup de colère. Mais enfin : est-il sain que les sensibilités alternatives qui palpitent dans nos cités ne puissent plus se dire ailleurs que dans les publications académiques ?

Jean sloover

Pour paraître de leur temps, les journalistes sont-ils devenus leurs propres censeurs ?

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