La Chine, ancienne et actuelle

Guy Gilsoul Journaliste

Comment, dans le contexte économique explosif de la Chine d’aujourd’hui, rejoindre les questions posées par ses artistes, anciens ou contemporains ? Réponse dans une double exposition à Anvers

Anvers, Muhka (musée d’Art contemporain), Leuvenstraat. Jusqu’au 30 mai. Du mardi au dimanche, de 10 à 17 heures. Tél. : 03 260 99 99. KMSKA (musée des Beaux-Arts), Leopold de Waelplaats. Jusqu’au 30 mai. Du mardi au samedi, de 10 à 17 heures. Le dimanche, de 10 à 18 heures. Tél. : 03 238 78 09.

Puisque la Chine a vocation de devenir la première puissance économique mondiale, les superlatifs visant sa culture, son savoir-faire et son efficacité fusent de toutes parts. Logique. On appelle cela du réalisme politique. Des expositions d’archéologie aux chorégraphies du ballet de Pékin, en passant par le canard laqué et les défilés de dragons rouges, l’art chinois ainsi servi s’avère un exemplaire ambassadeur du rouleau compresseur annoncé. Mais que se passe-t-il donc dans cette Chine sous haute surveillance ?

C’est afin d’approfondir cette question que Bart de Baere (directeur du Muhka, le musée d’Art contemporain d’Anvers), avec l’appui de la fondation Ullens (une des plus importantes collections d’art chinois ancien et, surtout, contemporain), les connaissances du sinologue Jean Simmonet et la complicité du musée anversois d’Art ancien, a monté Tout sous le ciel, une double exposition fort pertinente.

La visite commence par les salles du musée des Beaux-Arts où, entre les peintures de Van Eyck et consorts, ont été accrochés des paysages, scènes de la vie et calligraphies couvrant une période qui va du xie au xixe siècle. Ensuite, elle se développe dans les salles du musée d’Art contemporain avec des peintures, photos, vidéos et installations d’artistes actuels, uniquement chinois. Ainsi, reliant des passés que tout oppose à une actualité protéiforme, les questions se font plus justes et révèlent la complexité d’une prise de conscience profonde et rarement analysée. Loin, donc, des clichés exotiques ou des copies conformes aux modes occidentales, la manifestation cherche à déborder le simple constat d’altérité. Bien sûr, la Chine est différente. Fondamentalement, même. Elle ne partage, en termes de pensée des arts, que très peu de relations avec la scolastique gothique ou l’humanisme de la Renaissance qui ont fondé notre vision du monde. Et, donc, la perception du réel qu’en ont les artistes occidentaux. Pourtant, on cherchera les liens. Dans la précision de la ligne, par exemple, qui construit le contour d’un oiseau en Chine, et celui d’un visage chez nous. On notera, de même, l’importance de la trace comme signe calligraphié en Chine et son absence chez les primitifs flamands. Les différences encore, de formats, de supports, d’outils ou encore de rendu de l’espace. Au-delà, on verra peut-être aussi des tentatives identiques (par les jeux de l’encre en Orient, celui des glacis chez nous) de rendre compte des pouvoirs de la lumière ou encore de valoriser le paysage, même si les moyens pour y arriver sont opposés.

Forts de ces constats, on gagne alors la partie  » contemporaine « , plus difficile sans doute mais riche d’indices nouveaux. Car ce Chinois nouveau est un défricheur. Un marcheur, qui rend des comptes à son passé récent et aux images du réalisme socialiste qu’il prend parfois le temps d’analyser, de citer et de parodier en des £uvres d’une saisissante actualité, comme dans les photographies de Wang Ningde. Quant à son passé lointain dans lequel, manifestement, il veut désormais ancrer sa contemporanéité, il le découvre, davantage qu’on ne l’avait souligné jusqu’ici, par l’entremise des artistes occidentaux qui, de Manet jusqu’à Rothko, en passant par John Cage, lui fournissent des clés de lecture renouvelées et, pour tout dire, inattendues. De même, le dadaïsme, lu par l’artiste chinois d’aujourd’hui, le renvoie étonnamment aux principes traditionnels du bouddhisme Tchan qui fondèrent l’esthétique de la peinture des Song (xie siècle), et dont on trouve les échos dans les Paysages de Rong Rong et Inri. Dans ce flux d’influences conjuguées, on retrouve alors des  » marques  » de la tradition. Comme dans ce long ruban évoquant les rouleaux anciens dont se sert Chen Shao Xiong pour décrire une avenue contemporaine. Ou, chez Wang Gongxin, cette importance fondamentale du carré et des portes dans une installation qui dit si justement la confrontation nouvelle entre la tradition et le futur. Oui, les artistes chinois choisis ici révèlent combien l’identité culturelle est un leurre dès qu’on l’isole d’une dynamique qui, pourtant, la fonde.

Guy Gilsoul

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