La belle de Pablo

Pablo Picasso n’a cessé d’investir de surprenants champs d’exploration. En recherche perpétuelle d’expressivité, il radicalisa la peinture, mêlant subtilement réflexions esthétiques, confessions intimes et allusions aux maîtres du passé.

La toile intitulée Femme couchée sur un divan bleu ne frappe pas par son originalité : Picasso (1881-1973) s’attaque à une source d’inspiration omniprésente tant dans sa production que dans l’histoire de l’art, le nu féminin. Mais quand le maître espagnol s’empare d’un thème, c’est le plus souvent pour s’en éloigner aussitôt. Loin de tous ceux qui utilisèrent le galbe d’un sein pour glorifier la beauté de la femme, Picasso maltraite son sujet, le déforme jusqu’à la monstruosité. Mais pourquoi cette entreprise d’acharnement ? D’une part, Picasso estime que la beauté dans l’art n’a rien à voir avec celle répandue dans les magazines. D’autre part, il défend la théorie selon laquelle l’art ne se justifie pas par son sujet mais par son traitement. Dans un savant processus de simplification, Picasso va extraire les volumes essentiels, décomposer les plans et abandonner la perspective. La déformation expressive est sans appel. Ce corps difforme est de nature à susciter, après l’étonnement, un réflexe de répulsion. La lividité cadavérique de la chair y est certainement pour quelque chose.

Cette  » icône  » d’un genre nouveau permet d’examiner quelques spécificités du peintre. En lieu et place de la perspective centrale traditionnelle intervient un procédé qui relève le plan du divan – deviné grâce au titre – qui devrait, dans la réalité, faire glisser notre personnage vers le bas du tableau. Picasso applique également une autre de ses techniques favorites :  » La vision simultanée « . Les yeux et le front sont de face alors que le nez, la bouche et le menton sont rendus de profil, associant ainsi deux angles de vue différents. Outre cet aspect, la formation est très particulière : le visage – comme le reste du corps – est brusquement découpé, et les yeux se réduisent à deux épais traits marqués au pinceau noir. En ce qui concerne le traitement du corps, la même brutalité. Picasso semble s’être acharné à détruire cette silhouette, à fragmenter les différentes parties pour, ensuite, en exagérer le caractère arrondi. Le peintre joue sur la schématisation pour construire cette anatomie disloquée, voire disséquée. Sans doute ce tableau renvoie-t-il à un autre, un nu féminin classique qui décorait l’atelier du maître. On y retrouve la même pose lascive, le même abandon. Cette femme alanguie frappe aussi par sa sexualité exacerbée qui imprègne toute la composition. La sensualité et l’érotisme sont indissociables de la production du maître qui, à travers de nombreuses toiles, laissa place à ses désirs et fantasmes.

Exposition Cézanne, Picasso, Mondrian, Gemeentemuseum, Stadhouderslaan 41, 2517 HV La Haye (Pays-Bas). Jusqu’au 24 janvier 2010. www.gemeentemuseum.nl

GWENNAËLLE GRIBAUMONT

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