La bataille des implantations commerciales

Città Verde à Farciennes : une opportunité en or pour la commune la plus pauvre de Wallonie ? Peut-être. Mais pour cette région à cheval sur le Hainaut et le Namurois ? A l’heure où des investisseurs dans l’immobilier de commerce font miroiter des millions d’euros aux quatre coins de la Wallonie, le ministre Philippe Henry (Ecolo) met en garde : trop souvent, ce type de projet ne crée pas d’emploi net, dit-il, car il tue l’activité commerciale des villes.

Hughes Bayet, bourgmestre (PS) de Farciennes et député wallon, signe le permis unique pour Città Verde début mai 2009 et donne le premier coup de pelleteuse en présence des représentants de l’investisseur italien, le Gruppo Moro, et des  » forces vives de la région « . Outre des magasins, le projet prévoit du logement, une crèche, un hôtel… Mais tous les invités à la fête n’ont pas répondu présent. Les bourgmestres de Namur et de Sambreville brillent par leur absence. Et pour cause : ils ont introduit des recours contre ce projet mammouth qui va, selon eux, concurrencer le tissu commercial de leur propre commune. Dans l’arrondissement de Charleroi, par contre, tout le monde ou à peu près applaudit.

Mais patatras ! La semaine dernière, Philippe Henry, ministre de l’Aménagement du territoire, tranche : c’est non pour Città Verde. A Farciennes et alentours, la marmite bout. Philippe Henry est convoqué par le ministre-président Rudy Demotte (PS) en comité ministériel restreint pour expliquer sa position. Pendant cette réunion, certains médias annoncent que l’Ecolo est désavoué et que ses jours au gouvernement wallon sont pour ainsi dire comptés. Mais pas du tout, répond Rudy Demotte le lendemain, d’ailleurs  » l’ambiance était sereine  » et  » il n’y a aucune rupture de confiance avec le ministre Henry « , tout juste  » un souci de méthode de décision « , le souhait que celle-ci soit  » plus collégiale « .

 » Je n’ai aucun souci à ce qu’il y ait davantage de dialogue au sein du gouvernement, pour l’ensemble des compétences, rétorque Philippe Henry. Mais l’instance de recours, en cette matière comme en d’autres, c’est le ministre. La décision, je l’ai prise en mon âme et conscience. Cet épisode, s’il a pour moi été désagréable, n’est pas bon pour le gouvernement wallon. Je ne sais pas qui a donné des éléments incorrects à la presse, qui ont été publiés sans vérification, et qui ne correspondaient en rien à l’ambiance de la réunion. Je ne sais pas non plus dans quel but cela a été fait. Pour me faire changer d’avis ? C’était trop tard. Pour m’affaiblir, tenter de m’isoler des autres, dans une logique de positionnement électoral ? « 

Ce qui le choque, ce n’est pas qu’il puisse y avoir divergence d’opinions – la matière est délicate et on ne peut concilier les différentes positions que si l’on prend le dossier beaucoup plus en aval – ce qui l’ afflige, c’est la personnalisation des attaques et la globalisation du dossier.  » On a tout mélangé, dit-il, on a parlé de mon opposition à la création de zonings, à la future gare de Gosselies qui doit desservir l’aéroport de Charleroi, à divers contournements de villes, à des dossiers d’élevage de porcs… Je viens d’en autoriser un, cette semaine, à Rochefort, et ma décision est déjà contestée par la commune voisine de Houyet. Par contre, on me reproche d’accepter tous les projets d’éoliennes : c’est faux, j’en refuse autant que j’en accepte… « 

Reconstruire  » la ville sur la ville « 

Et puis ces décisions, fait-il valoir, ne sont rien d’autre que la traduction dans la réalité de la Déclaration de politique régionale (DPR), qui est l’engagement du gouvernement tout entier. En matière de commerce, la DPR est très claire : priorité aux centres urbains, à la reconstruction de  » la ville sur la ville « , c’est-à-dire  » le renouveau, le renforcement et la densification des villes et des noyaux urbains et ruraux existants, en les rendant attrayants « .

Et à Charleroi, il y a du travail. La ville, qui mérite mieux, est l’exemple même de ce qu’il n’aurait jamais fallu faire. La création de centres extérieurs l’a vidée de nombreux commerces. Résultat : l’image, à quelques rues près, d’une cité commercialement sinistrée, avec des vitrines vides, une cité désertée par trop d’habitants, partis quand ils en avaient les moyens vers les dortoirs de la périphérie et qui a souvent laissé place à une population de plus en plus pauvre, voire marginale. Aujourd’hui, même les commerces alimentaires ferment les uns après les autres, eux qui rendent la vie en ville tellement plus simple, tellement plus conviviale. Les habitants qui, malgré tout, résistent à l’exode doivent prendre leur voiture ou le taxi pour aller faire leurs courses à l’extérieur.

C’est pourtant de Charleroi que sont venues les attaques les plus virulentes contre la décision de Philippe Henry.  » Je pense qu’il y a une forme de pensée unique qui s’est créée à Charleroi, réagit-il. Le projet Città Verde, avec 1 500 emplois annoncés, était trop gros, on n’osait pas être contre. Je savais que si je disais oui, je me faisais également attaquer. Mes détracteurs ont peut-être pensé que cette implantation ne mettrait pas en danger le centre de Charleroi et les projets qui s’y dessinent, alors que l’étude la plus sérieuse en la matière conclut qu’il n’y a place que pour 40 000 m2 de surface commerciale supplémentaire pour toute l’agglomération. Le projet Città Verde, à lui seul, dépasse déjà ce seuil. « 

L’association des commerçants de Charleroi ne peut qu’être d’accord, même si l’Union des classes moyennes du Hainaut, à l’inverse de l’UCM de Namur, ne s’oppose plus au projet. Le Setca, alors que la FGTB de Charleroi soutient Città Verde, souligne la surabondance actuelle d’hypermarchés dans la région (Cora, Makro, Carrefour) et de supermarchés à proximité (Match, Champion, Lidl) qui seraient directement concurrencés.

Le débat sur les grosses implantations commerciales est, cette fois, bien posé, au-delà des clivages traditionnels. Philippe Henry souhaite qu’on élabore un schéma de développement commercial à l’échelle de la Région, c’est aussi prévu dans la DPR du gouvernement wallon. C’est pourquoi il peine à admettre la réaction de son collègue Paul Furlan (PS), ministre des Pouvoirs locaux.  » Qu’il ne soit pas d’accord avec la décision, OK, mais qu’il encourage la commune de Farciennes à introduire un recours, il y a un problème de loyauté gouvernementale… « 

MiCHEL DELWICHE

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