Kandaules,  » pervers et visionnaire « 

Jean-Claude Berutti met en scène Der König Kandaules, de Zemlinski, à l’ORW. Un opéra méconnu, monté pour la première fois en Belgique

L’Opéra royal de Wallonie met à l’affiche – pour la première fois en Belgique – l’opéra méconnu (voire inconnu) d’Alexander von Zemlinski (1871-1942), composé en 1938 d’après la tragédie d’André Gide, laissé inachevé après l’établissement du compositeur aux Etats-Unis, complété par le musicologue et chef d’orchestre Anthony Beaumont, donné en version concertante en 1992 et, enfin, créé à la scène, à Hambourg, en 1996 ! Un accueil admiratif mais controversé, à peine deux versions CD à ce jour, autant dire que Der König Kandaules, malgré son irrésistible séduction (mais il faut, outre l’entendre, le voir pour le croire) ne figure pas encore dans les hits du lyrique.

L’action se déroule en Lydie, dans l’Antiquité. Le roi Candaule, démesurément riche, fait préparer un festin au cours duquel, pour la première fois, Nyssia, sa belle épouse, accepte de se montrer dévoilée aux convives. Le drame se noue après la découverte d’un anneau magique dans un des poissons servis à table : Gygès, le pêcheur, est appelé par le roi qui, fasciné par ses attitudes (notamment la façon dont, apprenant l’infidélité de sa femme, Gygès tue celle-ci séance tenante), se prend d’amitié pour lui et l’invite à partager sa vie au palais. Par l’intermédiaire de cet anneau magique, qui rend invisible celui qui le porte, Candaule veut que Gygès à son tour découvre la beauté de Nyssia. Gygès ne peut y résister et c’est la trahison, durement réprimée par l’époux trompé. Mais Nyssia se révolte contre le roi et incite son amant à la suivre : Candaule mourra de la main de Gygès qui prendra sa succession.

Pour la production qui connaît sa première ce vendredi 27 janvier à Liège, Grinda a fait appel à Bernhardt Kontarski comme directeur musical et à Jean-Claude Berutti comme metteur en scène. Nous avons demandé à ce dernier comment il comptait nous donner les clés de cette sombre histoire.  » C’est en effet de ma responsabilité ( rire), puisque c’est moi qui me suis battu pour mettre cet opéra en scène. J’en avais eu écho après une production à Berlin et, directement conquis, je me suis plongé à fond dans le livret et dans la musique – extraordinaire. Quand mon ami Jean-Louis Grinda m’a demandé de mettre en scène Une tragédie florentine de Zemlinski, j’ai tout fait pour que ce soit Der König Kandaules…  » Dont acte. La pièce de Gide a parfois été considérée comme simpliste et cruelle : comment l’interpréter ?  » Il existe plusieurs façons de la décoder : on a évoqué le communisme (fugace) de Gide pour y voir une allégorie du partage – dangereux, en l’occurrence – du riche avec les classes pauvres, mais c’est probablement faux. Il est sûr, par contre, que la pièce décrit une forme de perversion – le terme  » candaulisme  » désigne une perversion sexuelle consistant à prendre son plaisir par le regard (porté sur les ébats de son conjoint avec un autre partenaire) – associée à une homosexualité évidente entre le roi et le pêcheur. Mais l’essentiel touche au destin de l’artiste, décrit ici dans une sensibilité proche de la pensée d’un Wilde – que Zemlinski a bien connu – et d’un Nietzsche, et de leur révolte contre l’autorité puritaine.  »

A une époque où cette  » autorité  » n’a plus vraiment cours, quelle actualité donner à cette fable ?  » Poursuivre l’interrogation sur cet étrange et dangereux plaisir de partager ce – et ceux – qu’on aime, lance Berutti. Cynique, grotesque, pathétique, séducteur, Candaule apparaît comme une sorte d’esthète hors la loi. Il a tous les traits d’un pervers, c’est-à-dire qu’il veut inventer sa vie selon ses pulsions. C’est un vrai destin. Dans mon travail, je crois à la polysémie : pas de visée moralisante, mais un travail de netteté qui permette à une £uvre d’agir par ses propres moyens dans la conscience du spectateur.  » Comme Wagner dans sa Tétralogie, où il n’y a en définitive ni bon, ni méchant ?  » Exactement. Et comme chez Wagner, c’est à la musique qu’appartient le dernier mot : celle de Zemlinski est d’une évidence théâtrale incroyable !  »

Der König Kandaules, avec Barbara Haveman, Gary Bachlund et Werner van Mechelen. A l’Opéra royal de Wallonie, à Liège, du 27 janvier au 4 février. Tél. : 04 221 47 20 ; www.orw.be

Martine D.-Mergeay

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