Jouer, c’est tendance

Dans les magasins spé-cialisés, les ludothèques ou les cafés branchés, les anciens accros de jeux de rôle ou de consoles vidéo n’hésitent plus à taper la carte et à lancer les dés. Quel que soit leur âge

(1) Ludo, 20, rue du Greffe, à Anderlecht, www.ludotheques.be

L es Colons de Catane, Weykick, Carom… Entre quelque 300 jeux géants ou de plateau, des bières, des sodas ou des muffins, plusieurs dizaines de joueurs, masculins pour la plupart, s’épient du coin des yeux. Bluffeurs fatigués. Dans la salle paroissiale de Bouge (Namur), la 9e édition des 33 heures de jeux de l’association In Ludo Veritas (ILV) tire à sa fin.  » Les amateurs ont pu jouer sept heures d’affilée « , se réjouit le fondateur de l’ASBL, Laurent Dave, informaticien et ancien  » rôliste « .  » Dans les années 1980, j’ai consacré des journées entières aux jeux de rôle. Puis, pendant les études, ça prenait trop de temps.  » ILV est né en 1988 au sein du club de jeunes local. Depuis, une soixantaine de membres, de moins de 15 ans à plus de 60, se réunissent une à deux soirées par semaine : des étudiants, des professeurs d’université, des banquiers, des employés, des techniciens…

Les 33 heures de ILV s’inscrivaient dans la  » belgo-ludo-décade « , qui s’est déroulée du 18 au 27 novembre dernier. Un pendant ludique à la Fureur de lire organisée par les bibliothèques. Son initiateur, Michel Van Langendonckt, président de Ludo (1), qui fédère une centaine de ludothèques, voit dans leur succès un  » renouveau du jeu de société « . A côté des clubs de Scrabble, d’échecs ou des concours de  » couillon  » (jeu de cartes) toujours bien vivants, les soirées entre amis, les cafés et les magasins spécialisés où l’on joue se seraient multipliés au cours des dernières années.  » Le jeu de société, c’est désormais tendance chez les 17-35 ans !  » affirme Van Langendonckt.

Cédric Caumont (33 ans) ne va pas le contredire. Il draine, chaque jeudi soir, quelque 80 personnes pour jouer dans un café branché de la place du Jeu de balle, à Bruxelles.  » Longtemps, cela a été une activité pour enfants. Mais, depuis les consoles et l’Internet, les adultes, les jeunes et les moins jeunes n’ont plus de complexes à continuer à jouer. En plus, grâce à l’Internet, il est très facile de trouver des compagnons de jeux. C’est ainsi qu’on a commencé à quatre, il y a cinq ans.  » Aujourd’hui, Caumont s’est aussi lancé dans l’édition, notamment de Time’s Up, le jeu d’ambiance du moment, qui vient de recevoir l’As d’or du jeu de l’année 2006, à Cannes (France).  » Les gens cherchent des règles simples, expliquées en deux minutes, des parties courtes, juste pour le côté convivial, le plaisir de communiquer.  »

Comme si notre société individualiste, scotchée aux écrans de toutes tailles, était à la recherche d’un antidote ( lire p. 27).  » Le jeu devient un prétexte pour se parler, se rapprocher : l’homme a besoin de contacts humains, poursuit Van Langendonckt. Las du virtuel, les gens demandent du beau matériel, des pièces, des plateaux anciens ou géants en bois.  »

Et l’offre ne manque pas. L’Allemagne remplit un rôle moteur.  » Le jeu y est une tradition : quand on est invité chez quelqu’un, on en amène un, poursuit le président de Ludo. Mais, c’est récemment que les éditeurs allemands ont pris la peine de traduire les règles pour l’exportation.  » Didier Delhez, qui a lancé très récemment un magazine grand public, Plato, estime qu’on produit quelque 400 nouveaux jeux par an en Europe. Lui-même est un passionné, non pas tant pour jouer mais pour le plaisir de découvrir de nouvelles règles et stratégies.  » Chaque semaine, sur l’Internet, j’enregistre au moins un nouveau site de vente en ligne, explique Delhez. Dans les grandes surfaces et les magasins, la proportion de jouets a diminué au profit des jeux.  »

La cible traditionnelle du secteur tend en effet à se rétrécir :  » Actuellement, l’enfant commence à se lasser du jouet dès 7 ou 9 ans, explique Samuel Courtois, chez le distributeur Fair Play. Pour des questions de rentabilité, les fabricants se sont donc tournés vers les  » adulescents « . Mais ils restent une micro-niche. Si le réseau des tout beaux magasins, où l’on prend le temps d’ouvrir les boîtes et de jouer, est en expansion, les moyennes surfaces ont disparu. La faute à quelques grandes enseignes qui pratiquent une politique de prix et un marketing agressifs sur un nombre limité de jeux.  » Et, dans ces cas, la valeur éducative importe nettement moins…

Dorothée Klein

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