José Maria Aznar –  »Il faut défendre les valeurs occidentales »

On l’avait connu dans l’opposition, puis au pouvoir, sec, cassant, autoritaire. Le voici détendu, drôle, même, mais campant sur des opinions plus tranchées que jamais. Retiré de la vie politique en 2004, après deux mandats comme président du gouvernement espagnol, José Maria Aznar a changé de vie. A 55 ans, la moustache moins touffue, il siège au conseil d’administration de News International, l’empire médiatique de Rupert Murdoch, conseille le fonds d’investissement Centaurus Capital. Et, à la tête de la FAES (Fondation pour l’analyse et les études sociales), travaille à créer les fondements d’un libéral-conservatisme européen. Rencontre, à quelques jours des législatives du 9 mars.

Depuis votre retrait de la politique active, vous avez choisi de vous tourner vers la réflexion intellectuelle…

E Et ça me plaît !

Pourquoi ce choix ?

E Parce que la bataille des idées est la plus importante et que les luttes pour le pouvoir ne m’intéressent guère. En outre, il est si difficile et si inhabituel de défendre des idées en Europe ; pour peu que vous affichiez un engagement libéral, vous vous voyez vite décerner le titre de leader néoconservateur. Surtout quand on pense, comme moi, que l’un des problèmes de l’Europe est le relativisme, produit de l’esprit de 1968, qui aboutit à la croyance en rien.

Seriez-vous le chef des néoconservateurs européens ?

E Non. [Il rit.] Leader du centre droit réformiste européen, oui, puisque j’ai contribué à le créer, mais néoconservateur, non…

Quelles valeurs voulez-vous défendre ?

E Avant tout, la liberté. Je me définis comme un libéral. Je sais que nous sommes une espèce bizarre, presque en voie d’extinction. Mais je crois dans les valeurs du monde occidental, même si elles sont menacées par notre propre relativisme. Car nous renonçons à parler et à convaincre. Or est venu le moment de défendre les sociétés constituées sur ces principes et ces valeurs fondamentales. D’autant plus que nous faisons face à une autre menace, évidente, celle du djihadisme, qui veut les éliminer.

Un exemple de ce relativisme masochiste ?

E Dans la lutte contre le djihadisme ou le terrorisme en général, la tentation de l’apaisement est une forme de renoncement. L’idée d’alliance des civilisations [défendue par le président du gouvernement, Zapatero] en est un exemple. Cela rappelle davantage la reddition de Chamberlain à Munich, en 1938. Le politiquement correct prétend que les valeurs occidentales sont comparables à celles de toute autre région du monde. Nous sommes censés demander pardon en permanence, parce que nous, Européens, sommes coupables d’avoir péché, on ne sait pas bien par quoi. Pis, il nous faudrait renoncer à défendre la liberté, la démocratie, les droits de l’homme, la tolérance, l’égalité entre les hommes et les femmes. Dans l’affaire des caricatures de Mahomet, à l’automne 2005, le Danemark s’est ainsi retrouvé seul. Je n’ai guère vu la solidarité européenne à l’£uvre. C’est plutôt l’autocensure qui l’a emporté. Par peur de se mettre soi-même en danger. Autre exemple, le mépris de l’héritage religieux de l’Europe. Je ne peux pas expliquer l’Europe sans me référer à ses racines chrétiennes. Que l’on soit croyant ou agnostique, ne pas comprendre que c’est l’histoire commune de tous les citoyens européens est totalement absurde. Enfin, il y a l’attitude européenne sur le Kosovo : elle est erronée et empreinte d’une bonne dose de lâcheté.

Pourquoi ?

E L’intervention de l’Otan au Kosovo, en 1999, n’avait pas pour but de s’incliner face à la violence et à la terreur, ni de céder au chantage qui a abouti à la création d’un Etat fondé sur une base ethnique. La reconnaissance de l’indépendance par nombre de pays de l’Union est incompréhensible, sauf si l’on cherche une explication du côté des menaces disséminées par des islamistes radicaux dans différents pays européens.

L’indépendance du Kosovo crée-t-elle un précédent susceptible de mettre en péril l’unité espagnole ?

E Affirmer que cela ne crée pas de précédent est absurde. D’accord pour dire que le Kosovo n’est ni l’Ecosse ni la Catalogne. Mais, premièrement, on a ouvert un espace au droit à l’autodétermination en Europe ; deuxièmement, on a modifié les frontières en Europe ; troisièmement, on cède au chantage d’un groupe ethnique. Comment les nationalistes ne se diraient-ils pas :  » S’ils le font, pourquoi pas nous ? « 

Dans votre combat pour les valeurs, que reprochez-vous encore à la gauche, pourtant en panne d’idées partout en Europe ?

E La gauche est intellectuellement morte, mais elle continue de défendre le  » politiquement correct  » et à imposer sa prétendue supériorité morale.

Comment ?

E Elle se définit encore suivant une ligne antiaméricaine, comme dans cette inclination à comprendre ce que l’on appelle les  » causes profondes du terrorisme « .

Une partie de la gauche est devenue sociale-libérale, pourtant. Le New Labour britannique…

E C’est autre chose ! Prenez l’exemple de la gauche espagnole. Elle mène une politique radicale et sectaire. Depuis son arrivée au gouvernement, M. Zapatero conduit une politique qui essaie de changer l’Histoire et d’altérer les fondements de trente ans de démocratie. L’Espagne est passée du stade de pays en voie de développement à celui de pays riche. Les bases de cette prospérité ont été la stabilité institutionnelle, un consensus raisonnable et l’ouverture sur le monde. Pourquoi mettre en péril cette stabilité ? Pourquoi se débarrasser des pactes essentiels de la transition ? Pourquoi, au lieu de regarder vers l’avant, faut-il retourner dans les tranchées de la guerre civile ?

L’Espagne est toujours une référence, pour l’Amérique latine, par exemple…

E Oui, mais elle n’est plus aussi forte. La rupture des consensus internes affaiblit notre position. Je suis très churchillien, je crois que la meilleure politique extérieure est une bonne politique intérieure.

Voyez-vous réellement un risque que l’Espagne se brise dans les prochaines années ?

E Aucun pays ne jouit de la garantie d’unité éternelle. Les pays se font et se défont. Ils peuvent perdre en démocratie, s’appauvrir… Oui, selon moi, il existe un risque pour l’Espagne. Si on continue d’affaiblir l’Etat, si on continue d’amoindrir la cohésion nationale, si on encourage les mouvements séparatistes, comment n’y aurait-il pas de risque ? Comment un pays qui se demande, chaque matin, s’il existe peut avoir une politique interne cohérente et une présence internationale ? Imaginez Sarkozy avec pour alliés au gouvernement des séparatistes corses ou bretons…

Le point de rupture est-il proche ?

E J’espère que non. Qu’il n’y a pas de point de rupture, ni proche ni lointain. Mais je n’aime pas ce qui se passe aujourd’hui. L’Etat doit garantir les missions fondamentales de sécurité, de cohésion et d’unité territoriales, avec un système de justice, de défense, de santé, de protection sociale, de marché du travail et d’impôts commun. Et non pas 17 systèmes différents pour les 17 régions du pays.

Néanmoins, depuis deux ans, votre formation, le Parti populaire (PP), a voté toutes les réformes de statut des régions, sauf celui de Catalogne.

E Vous me demandez mon avis, pas la position du PP. Je voterai pour le PP dimanche, mais je ne parle pas en son nom.

On sait que vous avez conseillé Nicolas Sarkozy durant sa campagne. Comme vous, il critique l’héritage de 1968, souligne les valeurs de la famille, défend les racines chrétiennes de l’Europe… Vous l’avez inspiré ?

E Nous sommes bons amis et nous avons eu beaucoup de conversations politiques au fil des années. Son succès est important, pour la France et pour l’Europe.

Pourquoi ?

E D’abord, pour ce que représente la France en Europe. Ensuite, parce qu’on ne peut pas redéfinir une politique européenne sans la France. Nous nous retrouvons sur de nombreux points. Il a repris certains de mes discours de l’époque où j’étais candidat. Mais la France et l’Espagne ont des traditions nationales distinctes. En France, on est très interventionniste. Moi, j’ai une vision économique plus libérale.

Nicolas Sarkozy réforme à son propre rythme. Moi, en deux mois, j’avais bouclé le plus gros paquet de mesures de libéralisation de l’économie de l’histoire espagnole. Je ne dis pas que c’est ce qu’il faut faire. Je ne donne pas de recette toute faite, je peux juste raconter ma propre expérience.

Le train des réformes est-il stoppé en Europe ?

E J’espère que non. Pour assurer sa croissance, l’Europe a besoin de réformes et de plus de flexibilité. Sinon, elle continuera à décliner. Il n’y aura pas d’Europe forte sans une économie forte. C’est la vision que je partageais avec Tony Blair. On était d’accord sur de nombreux points : l’importance des Etats-nations en Europe, d’une Europe atlantique, d’une économie saine pour peser dans le monde. Quand on parle de flexibilité, les gens de gauche comprennent précarité ; quand on parle d’entreprise, ils voient une attaque contre le service public. Beaucoup de leaders de droite n’osent pas défendre leurs idées. Mais l’Europe repose sur deux piliers : l’euro et le marché unique, de moins en moins unique face aux dérives protectionnistes nationales.

Justement, quand certains pays ne respectent pas les critères de Maastricht, n’avez-vous pas peur pour l’avenir de l’euro ?

E Je suis partisan du respect des règles : elles ont été écrites par l’Allemagne, avec l’appui de la France, afin d’éviter que ne rentrent les pays du  » Club Med  » [l’Italie et l’Espagne]. Au final, l’Espagne a atteint les critères de convergence et nous sommes entrés dans la zone euro. Ensuite, la France et l’Allemagne ont voulu changer les règles, qui ne leur convenaient plus. C’est manquer de respect envers les autres partenaires et cela crée un scepticisme général qui affaiblit les institutions européennes.

L’Espagne arrive à la fin d’un cycle : elle a profité des premières délocalisations, puis des fonds européens et du boom immobilier. Quel est le prochain moteur de l’économie espagnole ?

E On entre dans une situation nouvelle ; la crise politique et économique est grave. Pour la première fois en Espagne, nous allons affronter ce défi dans la peau d’un pays prospère. 10 % d’immigrés, une baisse des revenus des familles, un risque d’envolée du chômage : nous allons voir comment réagissent les Espagnols.

Comment qualifieriez-vous les deux principaux chefs politiques espagnols ?

E Rajoy [le chef du PP] est fiable. Zapatero n’est pas fiable.

Envisagez-vous de jouer un rôle politique sur la scène européenne ?

E On m’a offert, dans le passé, le poste de président du Conseil européen si je changeais mes vues sur la Constitution européenne. J’ai refusé. Je ne fais aucun effort pour revenir en politique en Espagne ou à l’étranger.

Craignez-vous un attentat terroriste juste avant les élections, comme à la veille du scrutin de mars 2004 ?

E Tout le monde sait que les terroristes peuvent vouloir peser sur le résultat du scrutin. Il ne faut pas avoir peur du terrorisme, il faut le combattre.

Qu’est-ce qui est le plus difficile quand on revient à une vie normale après huit ans au pouvoir ?

E Le plus important, c’est de se convaincre que le monde peut continuer à tourner sans vous. Je connais beaucoup de dirigeants qui n’y parviennent jamais. l

PROPOS RECUEILLIS PAR jean-michel demetz et cécile thibaud

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