John Malkovich :  »Je suis plus léger qu’on ne pourrait le croire »

Hier redoutable séducteur dans Les Liaisons dangereuses ou psychopathe dans Dans la ligne de mire et Les Ailes de l’enfer ; aujourd’hui, dans Appelez-moi Kubrick, authentique escroc qui usurpa l’identité du réalisateur de Shining ; demain, royal Charles II dans Rochester, le dernier des libertins ou audacieux Gustav Klimt dans Klimt. John Malkovich, 52 ans, peut tout jouer parce qu’il est tout et son contraire. Intellectuel et primaire, cool et intransigeant, communicatif et secret, américain et provençal. Il répond au Vif/L’Express en français. Entre deux silences. Voire trois. Car Malkovich tourne beaucoup de fois l’esprit dans sa tête avant de confier une réflexion.

ans Appelez-moi Kubrick, vous jouez Alan Conway, qui, plus qu’un escroc, était un mythomane. En tout cas, vous le jouez comme tel ?

E Je ne crois pas qu’il était mythomane. Il était plutôt acteur. Il mentait selon le public qu’il avait face à lui.

Pour être un bon acteur, ne faut-il pas être un peu mythomane ?

E Je ne crois pas. Je connais pas mal d’acteurs qui sont plus intéressés par le travail que par le résultat et ce qui en découle : notoriété, récompenses, gros cachetsà En jouant, je garde un troisième £il. Je me souviens toujours de qui je suis – si tant est que je le sache vraiment (mais ça, c’est un autre problème, beaucoup trop complexe à résoudre, pour moi en tout cas).

Avez-vous malgré tout une méthode quand vous jouez ?

E Non. Ce qui revient à en avoir, finalement. J’essaie simplement d’être ouvert à l’instinct, aux idées, aux émotions qui viennent. J’ai toujours eu confiance dans le fait de ne pas en manquer. Comme beaucoup de choses qui me sont arrivées dans ma vie, c’est par hasard que je suis devenu comédien. J’ai appris ce métier avec le Steppenwolf Theater, à Chicago, où, contrairement à l’Actors Studio, nous travaillions sur notre énergie présente plutôt que sur nos émotions passées. Aujourd’hui encore, si je réfléchis trop à mon interprétation, elle n’aura plus rien de naturel. En aucun cas je ne calcule mon jeu. D’ailleurs, je n’ai jamais été très calculateur. Ni dans ma vie ni dans mon métier.

Pourtant, on vous retrouve dans Les ailes de l’enfer, Johnny English, bientôt dans Eragon… Pour divertissants qu’ils sont, on ne peut pas dire que ces films aient une grande ambition artistiqueà

E Pour moi, c’est le même boulot, et la même raison d’être : j’y crois ou non. Si j’avais refusé Les ailes de l’enfer, je n’aurais pas eu les moyens d’acheter les droits du roman Dancer Upstairs. Et en ce qui concerne le travail de comédien, l’effort est identique, que le rôle soit physique ou psychologique. Au théâtre, c’est différent, ne serait-ce que sur un plan financier : aux Etats-Unis, on ne monte pas sur les planches pour gagner sa vie. En avril 2005, j’ai joué dans une pièce à guichets fermés pour 400 dollars par semaine ! Cela dit, de 1976 à 1982, j’ai travaillé gratuitement pour la même compagnie (le Steppenwolf Theater). Contrairement au théâtre en Europe, le théâtre américain ne reçoit aucune subvention.

Vous dites que le travail est identique, mais on ne tourne pas de la même façon pour Luc Besson, Raoul Ruiz, Simon West ou Stephen Frears.

E La seule vraie différence, c’est le scénario. Manoel de Oliveira fait un cinéma qui, pour beaucoup, est obscur, Raoul Ruiz aussià Je trouve leur travail limpide. Faire un bon film, c’est avant tout savoir raconter une histoire, en faire quelque chose d’original – ce qui est rarement le cas – et donner au public des raisons de continuer à regarder. Ces objectifs sont presque impossibles à atteindre. Au mieux, on assiste à de nobles échecs ou à de bons essais. Mais jamais à un film excellent.

Il y a des exceptions : Les Liaisons dangereuses est, dit-on, l’un des rares longs-métrages qui trouvent grâce à vos yeux.

E C’est vrai. Parce que Stephen Frears savait exactement ce qu’il voulait avant le premier jour de tournage. Habituellement, les réalisateurs ont rarement une idée précise du film qu’ils désirent, ou ils ignorent comment l’exprimer et la communiquer. Souvent parce que leur culture est conditionnée par les images et non par la littérature ou le théâtre. Cela dit, une connaissance des trois n’est pas non plus un sérum de qualité. Pour moi, réussir un film relève du vaudou. A la sortie, il est facile de donner son avis, d’expliquer pourquoi ça ne fonctionne pas. Mais, durant la conception, c’est impossible.

Serait-ce parce qu’il y a trop d’intervenants sur un long-métrage ?

E Trop, c’est sûr ! Mais il y a également beaucoup de petits films d’auteur, avec des équipes restreintes, qui sont ratés. Pour Les liaisons dangereuses, il y avait énormément de monde, chacun donnait son avis, du scénariste au chef opérateur, en passant par les costumiers et les acteursà Mais tout le monde allait dans le même sens, guidé par le metteur en scène.

C’est encore plus difficile au théâtre. Vous l’avez vous-même testé avec Hysteria, la pièce que vous avez montée en 2002, à Paris.

E Oui. Une fois de plus, je me suis aperçu qu’il fallait parfois également composer avec les ego et les névroses personnelles de chacun. Le metteur en scène peut soutenir, encourager, discuter autant qu’il veut. Mais, si ses comédiens sont bouffés par leurs soucis de gloire ou de pouvoir, il n’y arrivera pas. J’ai mis du temps à prendre conscience de cette réalité. Peut-être parce que j’ai été trop gâté par mon expérience, au sein de ce collectif à Chicago. Je croyais bêtement que tout le monde avait la même ambition intellectuelle et que chaque comédien était prêt à sacrifier sa gloire pour l’aboutissement d’une pièce. J’étais naïf.

Quand êtes-vous devenu moins crédule ?

E Tard. J’avais déjà 30 ans. C’était pendant la création théâtrale de Mort d’un commis voyageur [avec Dustin Hoffman, qui sera mise en images pour le cinéma par Volker Schlöndorff]. Je me suis aperçu qu’un des comédiens, et pas Dustin, était intéressé avant tout par lui-même. C’était la première fois que je me heurtais à l’égocentrisme. Ce n’était pas la dernière.

Vous méfiez-vous toujours autant de la presse ?

E S’il est sous-entendu, dans votre question :  » Suis-je toujours persuadé que la presse ne dit pas la vérité ? « , je réponds oui, sans aucun doute. Un auteur a dit :  » La maladie la plus profonde du xxe siècle, c’est la vitesse et la superficialité.  » S’il y a un milieu où cela est le plus flagrant, c’est le vôtre.

Vous ne trouvez pas réducteur de mettre toute la presse dans le même sac ? Si vous avez une telle mauvaise opinion des médias, pourquoi donner des interviews ?

E Ne vous méprenez pas. J’ai beaucoup d’amis journalistes, toute ma famille est dans l’éditionà Je pose juste la question : le but de la presse est-il de conditionner le public ou d’être honnête ? En règle générale – et je ne parle pas spécialement de votre magazine – je ne trouve pas qu’on nous informe correctement. Ici, c’est différent, il s’agit d’un entretien, pas d’une enquête.

En 2001, vous êtes passé à la réalisation avec Dancer Upstairs, où vous évoquiez les terroristes de Sentier lumineux. Plutôt que pour le thriller, vous aviez opté pour le drame politique. Pensez-vous qu’un artiste se doit d’être engagé ?

E Cela va paraître ironique, mais je reste persuadé que les artistes n’ont pas leur mot à dire dans le discours politique. Telle n’est pas leur fonction. Je n’ai pas envie de dicter une façon de penser. En ce qui me concerne, la vraie question qui mérite d’être posée, avant toutes les autres, c’est : comment vivre ?

Avez-vous la réponse ?

E Non, mais j’y travaille. Je passe mon temps à y réfléchir. Pour revenir à Dancer Upstairs, plus qu’un film engagé, il s’agissait d’une réponse à tous les mensonges que j’ai entendus sur cette affaire. Je voulais dire  » Non merci !  » à M. Guzman [Abimael Guzman, leader de Sentier lumineux], soi-disant dans la mouvance maoïste. Il y a trente ans, le terrorisme était  » glamourisé « . Moi, il me révoltait déjà, pour son absurdité : si tu me tues, tu ne peux pas me convaincre. La solution ne peut venir que du dialogue. On ne peut chercher de solutions tant qu’on n’a pas cerné le problème. Avant d’agir, il faut parler, parler, parler… S’il y a un problème entre deux de mes acteurs, je cherche à rester objectif. Je sais pourquoi l’un est fâché, pourquoi l’autre lui en veut. Je comprends cela. C’est la vie. Et je discute avec chacun, jusqu’à trouver un terrain d’entente – sans toujours y parvenir, d’ailleurs. Je ne dis pas que ne pas prendre parti, comme je le fais, est une qualité. Mais je reste persuadé que la solution vient du dialogue.

Cette volonté est tout à votre honneur, mais en contradiction avec votre position favorable à la peine de mort.

E Vous faites allusion à une interview que j’ai donnée à un journaliste très malhonnête, aujourd’hui rédacteur au Guardian. Il était venu me voir à Chicago, en 1992 ou 1993, alors que je montais une pièce de théâtre, et il a commencé l’entretien en me disant qu’il avait appelé les parents des victimes d’un tueur en série qui allait être exécuté. L’assassin, qui avait tué 33 garçons et les avait découpés en morceaux, a eu droit à 14 appels. Et le journaliste, fort de ses discussions avec les familles endeuillées, me dit qu’il les a trouvées plus horribles que le meurtrier. Et j’ai donc répondu que moi, à leur place, jeà [Il fait mine de tirer.] Ce n’était pas un avis favorable ou défavorable à la peine de mort. De toute façon, je n’ai pas à me prononcer : c’est le public qui décide si, oui ou non, il doit être exécuté. Ou le gouvernement élu par ce même public. En Europe, n’y a-t-il pas une majorité de personnes favorable à la peine capitale ? Exprimer un besoin de vengeance n’est pas une position radicale, mais une réaction humaine. Qui a le droit de s’imposer comme arbitre et décider de la vie ou de la mort d’un individu ? Le tueur a-t-il plus de droits que la société ? Telle est la question. Je n’ai pas la réponse. Et comme je ne vote plus, je n’entre plus dans ce type de débat.

Vous refusez de vous prononcer ?

E Ça m’est égal. Si les gens trouvent normal que quelqu’un tue 3 000 personnes sans être exécuté, c’est leur choix et je le respecte. Dans le cas contraire, aussi. Leur décision résulte d’un vote. Moi, je ne vote pas. Et j’essaie de m’astreindre à un minimum de cohérence intellectuelle dans ma vieà Peut-être que mon attitude est dangereuseà Mais voter pour des gens en qui je ne crois pas me met mal à l’aise. Depuis cette nuit d’élection présidentielle en 1972, qui a vu la défaite de George McGovern [sénateur démocrate] face à Richard Nixon, je suis dégoûté de la politique et j’ai décidé de m’abstenir. Mon père a eu beau me dire qu’il ne fallait pas jeter le bébé avec l’eau du bain, que je devais continuer à m’investir dans mon engagement, je suis resté sur ma position. La politique et moi, c’est fini ! Je laisse cela aux autres. Je peux discuter avec mon entourage, mais je refuse de profiter de ma notoriété pour influencer quiconque, à travers les médias. De par mes relations personnelles, je fraie avec des communistes, des maoïstes – j’habite avec une maoïste – et ma s£ur est incroyablement conservatrice et dureà Je n’ai pas envie d’être au milieu. Je suis très éclectique. Je lis des auteurs des tous les bords, avec des raisonnements et des thèses très divers.

Pourquoi vivez-vous en France ?

E J’ai toujours aimé ce pays. Je voulais m’y installer avec mes enfants. Et je n’ai jamais regretté cette décision. J’ai acheté une maison en 1991 et je ne suis plus retourné vivre aux Etats-Unis, jusque voilà deux ans.

Vous sentez-vous parfois  » dans la peau de John Malkovich  » ?

E Encore faudrait-il que je sache qui je suis. Et qui sait vraiment qui il est ? J’ai d’ailleurs longtemps réfléchi avant d’accepter ce film de Spike Jonze, sur un scénario de Charlie Kaufman [Dans la peau de John Malkovich]. Mais c’était si original

que je ne pouvais refuser. Néanmoins, il y avait ce risque : devenir quelque chose d’autre qu’un acteur.

Quoi ?

E Une célébrité.

Les deux sont inconciliables ? Voilà pourtant un moment que vous vous en sortez plutôt bien.

E Ce que je redoute, c’est que la popularité ne l’emporte sur le travail. C’est pourquoi je suis ravi de revenir à des films réalisés par Manoel de Oliveira ou par Raoul Ruiz, qui attachent moins d’importance à la renommée de leurs comédiens qu’à leur sujet.

Qui est ce Mr Mud, dont vous avez donné le patronyme à votre société de production ?

E Un chauffeur que j’avais sur un tournage en Thaïlande. Il avait l’air très cruel, avec une balafre sur le visage. Il m’avait raconté qu’il était allé en prison et répétait :  » De temps en temps, je tue. De temps en temps, non.  »

Et vous avez évidemment été séduit par ce côté Dr Jekyll et Mr Hyde, que vous avez d’ailleurs interprété dans Mary Reilly, de Stephen Frears. Finalement, ce double rôle ne serait-il pas celui qui vous ressemble le plus ?

E Non. Je suis plus proche d’Alan Conway, pour son incorrigible infantilisme, et pour son obsession des vêtements, du détail et des mots. Depuis des années, on me prend pour quelqu’un de beaucoup plus sombre que je ne suis. Par ma faute, peut-être. En réalité, je suis bien plus léger qu’on ne pourrait le croire. l

C. Ca.

Christophe Carrière

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