Depuis dix ans, Joël Dicker truste le podium des meilleures ventes à chaque nouvelle sortie. Son nouveau-né ne fera pas exception. © ANOUSH ABRAR

Joël Dicker au-delà des apparences

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C’est ce 10 mars que sort L’Affaire Alaska Sanders, le nouveau polar du romancier suisse, qui fait suite, dix ans plus tard, à La Vérité sur l’affaire Harry Quebert. Rencontre au domicile de l’auteur, qui a fondé sa propre maison d’édition, Rosie & Wolfe, le 1er janvier dernier.

Lorsque le vol EZS1534 au départ de Bruxelles atterrit sur le tarmac de l’aéroport de Genève en cette matinée claire et ensoleillée de mars, nous sommes loin de nous attendre à trouver Joël Dicker en personne, dans le hall des arrivées, pour nous accueillir. C’est assez rare pour être signalé car, mine de rien, le Suisse est un véritable phénomène de l’édition: cinq millions d’exemplaires vendus de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, en 2012, et Goncourt des Lycéens pour ce page-turner, autant roman policier que chronique de moeurs sous influence Philippe Roth. Depuis, Joël Dicker truste le podium des meilleures ventes à chaque nouvelle sortie. L’Enigme de la chambre 622, publié en pleine pandémie, seul roman se déroulant chez lui, à Genève, et qui sort ces jours-ci en format poche, s’est écoulé à plus d’un demi-million d’exemplaires. Traduite dans une quarantaine de langues, y compris l’indonésien, l’ensemble de sa bibliographie s’est vendue à douze millions d’unités. L’Affaire Alaska Sanders (1), son nouveau-né, avec une mise en place de 400 000 exemplaires en Suisse, France, Belgique et Québec, ne devrait pas déroger à la règle du succès. On y retrouve le double littéraire de Dicker – Marcus Goldman – au coeur d’une enquête de disparition (encore une) vieille d’une dizaine d’années, au cours de laquelle il croisera à nouveau la route de son mentor, le bien nommé Harry Quebert.

Lire et écrire, ce sont deux acteurs de ma vie qui m’ont amené à ce que je suis.

Au cours de la rencontre, il nous raconte de multiples anecdotes, son service militaire à la maintenance des abris antiatomiques suisses ou un concert de Ray Charles, à l’âge de 9 ans, avec son paternel, au prestigieux Montreux Jazz Festival. Mais quel lecteur est-il? « Je suis un lecteur qui aime s’évader, j’apprécie les fictions qui me sortent de là où je suis, je veux être ailleurs que dans ma vie, dans ma réalité », nous confie-t-il, installé dans une pièce des bureaux de sa jeune maison d’édition Rosie & Wolfe (lire l’encadré page 79) situés à deux pas du lac Léman et dont les étagères débordent de romans dans de multiples langues. Et le jeune père de famille de bambins de 10 mois et 3 ans d’ajouter: « J’aime beaucoup Paul Auster, Jonathan Franzen, Philip Roth. J’ai adoré Numéro deux, de David Foenkinos, Grizzly de Nan Aurousseau, 1793 et 1794, les polars historiques d’une force rare du Suédois Niklas Natt och Dag. Dans ma construction d’auteur, je citerais Romain Gary, Duras, Tolstoï, Gogol, Saul Bellow, Albert Cohen, Stefan Zweig ou encore Klaus Mann. »

Kristine Frøseth et Patrick Dempsey dans la minisérie tirée de La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert et réalisée par Jean-Jacques Annaud.
Kristine Frøseth et Patrick Dempsey dans la minisérie tirée de La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert et réalisée par Jean-Jacques Annaud.© TF1

Quand on lui fait remarquer que parmi les 400 000 lecteurs et lectrices potentiel(le)s de L’Affaire Alaska Sanders, beaucoup ne liront peut-être que son roman cette année, Joël Dicker fait preuve d’une désarmante humilité. « Plus important que lire mes livres, j’ai envie de dire « lisez tout court! », s’emballe-t-il. S’il ne fallait retenir qu’une raison, j’ajouterai que la lecture, c’est la découverte de soi. En partageant ses lectures, ses sentiments de livres aimés ou moins aimés, c’est la première étape du vivre-ensemble où on peut être soi-même, ça crée du lien. Très modestement, j’ai l’espoir que celles et ceux qui me lisent auront envie de se plonger dans d’autres livres que les miens. C’est ce qui me touche le plus quand on me dit que mes romans donnent envie de lire plus. On a peut-être oublié que c’est aussi cela, la lecture. Une invitation au plaisir, au divertissement et à l’évasion. Lire et écrire, ce sont deux acteurs de ma vie qui m’ont amené à ce que je suis. »

Cinq romans refusés

On le croit sur parole et on a presque tendance à oublier qu’avant le tsunami La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, Joël Dicker avait déjà écrit cinq romans, tous refusés. Vladimir Dimitrijevic, fondateur des éditions L’Age d’Homme, fut le premier à croire au talent du jeune homme, avant l’historique Bernard de Fallois à qui Les Derniers Jours de nos pères était dédié. Un roman de guerre autour du SOE, pour « Special Operation Executive », la branche des services secrets montée par Winston Churchill après la débâcle de Dunkerque. Un livre qui résonne bizarrement aujourd’hui depuis l’invasion de l’Ukraine, les aïeux paternels de l’auteur ayant fui la Russie des tsars avant la révolution, et la Crimée du côté maternel. « Cet héritage a construit en partie mon identité, avoue le Suisse. Je m’y suis aussi beaucoup intéressé par rapport à la question du succès. J’en ai plus à Bogotá qu’à Zurich et j’ai le sentiment que dans ce succès, il y a d’abord un acte universel qui est l’acte de lire, une capacité à entrer dans une autre vie. »

Je raconte un pan de ce que nous sommes, de mon identité, de l’identité du monde dans lequel je vis.

Curieux de tout, Joël Dicker a été batteur, a fait du théâtre, du dessin, du droit aussi, comme attaché parlementaire. Il n’a jamais rien lâché dans son désir d’écrire et d’être un jour publié. Une abnégation qui se traduit par une carrière exemplaire, qu’on aime ou pas son travail important finalement peu. « L’abnégation, ce n’est peut-être pas ne rien lâcher au regard de l’autre ou du succès mais plutôt être capable d’écouter son instinct, ce qui est très difficile dans un monde où nous sommes emportés par ce regard, justement. On est corrompu par tellement de choses, par l’attente des autres, même dans mon métier. Le succès, c’est génial mais si je commence à me poser la question de savoir si les gens attendent que je me renouvelle ou que je me répète, je ne m’en sors pas. Qu’est-ce que je veux? Qu’est-ce que je cherche? Qu’est-ce qui me guide? »

Joël Dicker dans les bureaux de sa nouvelle maison d'édition.
Joël Dicker dans les bureaux de sa nouvelle maison d’édition.© DR

Sa perception du monde d’aujourd’hui se trouve dans l’intrigue de L’Affaire Alaska Sanders, où chaque personnage a sa part d’ombre, n’est pas ce qu’il prétend être, entre mensonges et faux- semblants dans cette partie d’Amérique que Dicker connaît bien pour y séjourner souvent avec son épouse, canadienne anglophone. « Je raconte un pan de ce que nous sommes, de mon identité, de l’identité du monde dans lequel je vis. C’est peut-être cela que dit Alaska sur notre époque. Nous sommes dans un monde d’apparence, on essaie de raconter quelque chose qui n’est pas notre réalité. La génération d’aujourd’hui a cette nécessité de se mettre en scène, de ne plus être dans l’authenticité. Elle nous fait un peu rater le vrai sens de la vie. On n’existe pas par l’autre. » Joël Dicker, lui, n’a besoin de personne pour exister. Il se débrouille très bien tout seul.

(1) L’Affaire Alaska Sanders, par Joël Dicker, Rosie & Wolfe, 574 p.

Sa petite entreprise

Le succès de Joël Dicker doit beaucoup à la rencontre entre ce dernier et Bernard de Fallois, ami de Pagnol et de Simenon, éditeur de Raymond Aron, Pierre Boule ou de Hugo Claus. Dans ses dernières volontés – il est décédé le 2 janvier 2018 à l’âge de 91 ans – il est acté que sa maison d’édition ne lui survive pas. « Il est le seul qui a directement cru en moi. C’était une alchimie particulière. A son décès, je me suis retrouvé orphelin. C’était lui et personne d’autre », explique le romancier. Contrairement à ce qui a été écrit dans Le Monde 2 du 19 février 2022, Joël Dicker n’a pas créé sa maison d’édition Rosie & Wolfe – Rosie pour une amie de la famille qui l’a encouragé à la lecture et Wolfe pour son grand-père – parce qu’il était vexé par le manque de propositions des grands éditeurs parisiens dans la foulée du décès de son mentor. « Je me suis peut-être mal exprimé parce que j’ai eu des propositions mais je n’ai pas nourri le mercato. Après le décès de Bernard, je savais que j’allais piloter. J’aime travailler chaque étape de la fabrication. Choisir le papier, la tranche, la couverture, gérer les droits… et je ne me voyais pas renoncer à cela en allant chez un autre éditeur. » Ecrivain et aujourd’hui patron de maison d’édition, Joël Dicker est à la tête d’une petite équipe de quatre personnes et voit désormais son catalogue en petit et grand format distribué par le géant Editis (Robert Laffont, Plon…). Une affaire qui roule, en somme.

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