je t’aime, moi non plus

Le sport, réputé pour ses effets bénéfiques sur la santé physique, est-il aussi un facteur d’équilibre mental ? Oui, mais…

Tout ce que je voulais, c’était jouer au foot, explique Robert, qui vient de quitter son club de football. Avec le coach précédent, ça n’avait pas d’importance qu’on gagne ou qu’on perde : pourvu qu’on fasse de son mieux, il était content. Mais, le nouveau, il veut qu’on remporte un maximum de matches. Et, d’après lui, je ne suis pas assez bon, parce que je ne prends pas le foot au sérieux. Alors, ça fait des mois que je reste sur le banc ! Je ne m’amuse plus, je préfère arrêter… « 

Facteur de stress

A 11 ans, Robert, qui était, comme le sont spontanément tous les enfants, adepte du sport-plaisir, a découvert la difficulté d’échapper au sport-performance : sur les stades et dans les médias, qu’il s’agisse de l’emporter sur un adversaire ou de pulvériser ses propres records, tout sport devient un sport de combat. Dans leur récent rapport sur l’activité physique et la santé, les chercheurs de l’Inserm n’ont pas cherché à esquiver cette réalité : soulignant que  » l’anxiété et le stress sont les conséquences de notre société dont les valeurs reposent sur la performance et la compétition « , ils reconnaissent que  » le sport de compétition est lui-même un facteur de stress « , des travaux expérimentaux ayant mis en évidence  » une augmentation de l’anxiété suite à des programmes d’entraînement de forte intensité « .

Contrôle

A l’inverse, une activité physique d’intensité modérée est prônée par certains spécialistes comme un remède naturel contre la dépression et l’anxiété pathologique. Ainsi, à la Clinique des troubles anxieux des Cliniques universitaires Saint-Luc, à Bruxelles, les patients se voient proposer des programmes sportifs sur mesure.  » Bien qu’ils soient parfois nécessaires, les médicaments ne se suffisent jamais à eux-mêmes, explique le Pr Vincent Dubois, chef du service de psychiatrie adulte de Saint-Luc. L’anxiété et la dépression étant multifactorielles, leur traitement doit l’être aussi. Et, si les psychothérapies classiques ont fait leurs preuves, il ne faut pas hésiter à explorer des voies moins classiques, en particulier toutes les approches corporelles, qui permettent de reprendre le contrôle de sa vie par le contrôle de son corps. « 

Actif ou non ?

D’après les chercheurs de l’Inserm, l’activité physique, dont les effets positifs sont désormais largement démontrés,  » devrait pouvoir être proposée dans toute prise en charge de la dépression « . Ses mécanismes restent très discutés, certains auteurs insistant sur les facteurs psychologiques, dont l’augmentation de l’estime de soi, alors que d’autres préfèrent attribuer l’action à la fois apaisante et stimulante, voire euphorisante du sport à la production d’endorphines par le cerveau, ainsi qu’à l’influence de l’effort sur les monoamines (classe de neurotransmetteurs impliqués dans la dépression) et les sécrétions hormonales. Mais une chose semble sûre : en plus d’être curative, l’activité physique est aussi préventive. Les études épidémiologiques l’ont montré : les  » actifs  » ont un score de dépression plus faible que les  » non-actifs « . Un phénomène que le philosophe Marc Van den Bossche, Pr à la VUB et sportif chevronné, explique par le fait que la pratique sportive déclencherait chez nous des mécanismes de résilience et, donc, nous aiderait à dépasser nos problèmes quotidiens, à rebondir, à devenir  » maîtres de notre propre bonheur « .

Liberté de pensée

Cependant, le sport ne fait pas l’unanimité. Le très contestataire – et contesté – philosophe français Robert Redeker y voit même l’outil suprême du capitalisme contemporain, qui  » a travaillé, en s’appuyant sur le sport, à répandre un modèle du corps unique et à substituer à l’intelligence et à la pensée diversifiées un mental unique – mental de gagnant, mental de conformiste, mental de consommateur « . Le sport nous ôterait-il notre liberté de pensée ? Pour la psychologue bruxelloise Michèle Quintin, fonda-trice d’un des premiers centres pluridisciplinaires consacrés au stress, cet effet se produit quand nous en arrivons à placer le sport au-dessus de toutes les autres considérations de la vie quotidienne :  » Il y a des gens qui ne manqueraient leur entraînement pour rien au monde. Même le soir du nouvel an, ils vont faire leur jogging comme si de rien n’était. Rien ne peut les détourner du sport, et il leur en faut toujours davantage. Tant pis s’ils souffrent, s’ils s’épuisent, si leur pratique sportive finit par ressembler à de l’autodestruction : pour eux, le sport occulte toute autre réalité. « 

Courez, courez…

A l’idée qu’ils pourraient un jour devenir accros à leur sport favori, beaucoup haussent les épaules. Pourtant, l’addiction à l’exercice a été décrite dès 1970 par le médecin américain Frederick Baekeland, qui avait payé des adeptes du sport pour renoncer, un mois durant, à leur pratique quotidienne. Et, en 2000, la psychiatre britannique Diane Bamber, chercheuse à l’Université de Cambridge, a révélé chez des sportives amatrices en arrêt volontaire un syndrome de sevrage typique, avec irritabilité, troubles du sommeil et de l’alimentation, maux de tête et état dépressif. Pour en avoir le c£ur net, Justin Rhodes, du département de neurosciences comportementales de l’Université de Portland, en Oregon, a comparé des souris habituées à courir 12 km par jour sur des roues porteuses avec des souris droguées. Quand il privait les premières de leur dose d’exercice et les deuxièmes de leur dose de drogue,  » les régions cérébrales activées étaient les mêmes : il s’agit du même type de schéma observé dans les études sur les toxicomanies « .

Accessoire !

Comment ne pas en arriver là ? Pour le Dr David Cruise Malloy, professeur d’éthique du sport à l’Université de Regina, au Canada, la solution n’est évidemment pas de se priver de sport, mais d’y voir un moyen et non une fin :  » Si le sport est un moyen en vue d’une fin plus noble, quelle importance accorder à la performance ? Si la fin ultime est la santé, alors la performance est accessoire. S’il s’agit de socialisation, la performance est accessoire. S’il s’agit de transmettre des valeurs, la performance est accessoire. S’il s’agit d’inculquer le sens de la compétition, la performance est accessoire.  » Et, si la performance est accessoire, tous les sports peuvent devenir ce qu’est déjà cet  » art martial sans violence ni adversaire  » qu’est le taï-chi : un outil de développement personnel, que chacun peut utiliser à son propre rythme. En toute sérénité.

Marie-Françoise Dispa

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