« je suis un fantôme »

 » Un abominable fransquillon  » : c’est ainsi que se définit Luc Beyer de Ryke, qui fut journaliste à la RTBF et parlementaire européen, né (en 1933) et élevé au sein de la bourgeoisie gantoise francophone

La vie actuelle de Luc Beyer nomadise entre Paris, Uccle et Laethem-Saint-Martin. De 1962 à 1980, il fut présentateur du journal télévisé de la RTBF. A l’époque, il était également conseiller communal libéral en sa ville natale de Gand.  » Ce qui pouvait surprendre chez un journaliste RTBF « , souligne-t-il dans un flamand presque impeccable.

En ce brillant défenseur de la noblesse francophone gantoise, on reconnaissait un journaliste subtil… et un trouble-fête systématique. Tant apprécié que détesté, il quitta cette fonction au bout de dix-huit ans. Les libéraux francophones lui accordèrent 100 000 voix de préférence pour l’envoyer au Parlement européen. Mais cela prit fin huit ans plus tard, quand il fut éjecté par Jean Gol, alors président du PRL, pour – selon Beyer – son attitude dissidente à propos d’un traité commercial avec Israël. Depuis, Luc Beyer s’est toujours considéré victime d’un  » complot sioniste « . D’autres attribuent cette rupture au fait que Beyer n’a jamais tracé de nette démarcation entre le journalisme et la politique. Parlementaire européen, il parcourait encore le monde pour assurer des reportages en Afrique du Sud, en Amérique latine et au Moyen-Orient.

Luc Beyer est aujourd’hui moins actif, bien qu’il persiste dans le journalisme free-lance. Il contribuait encore récemment à La Réforme, hebdomadaire protestant de France. Mais cette collaboration a également pris fin, suite à un différend concernant la politique rédactionnelle vis-à-vis d’Israël. Par ailleurs, il est conseiller communal (indépendant) à Uccle.

Lors de ses séjours à Paris, il habite avec Françoise Germain-Robin, la femme de sa vie, journaliste à L’Humanité –  » Dans un monde idéal, L’Humanité n’existerait pas « . Cela paraît bizarre chez un homme qui fut fréquemment catalogué d’extrême droite et sévèrement critiqué parce qu’on lui suspectait des sympathies pour la dictature chilienne du général Pinochet.  » J’étais très à droite, reconnaît-il, mais j’ai glissé vers le centre.  » Il semble d’ailleurs que sa compagne n’y soit pour rien.  » Nous ne cherchons pas à nous convertir, dit Beyer. Nous acceptons nos différences comme un enrichissement.  »

Luc Beyer professe pour Charles de Gaulle une admiration sans bornes. Il a écrit plusieurs livres, dont Les Lys de Flandre (2002). Il y exprime – en français – son amour de la Flandre. Ce qui n’empêche pas cet  » abominable fransquillon  » de s’entendre plutôt bien avec des gens tels que Lode Claes (VU), Jef Ulburghs (Agalev) et Willy Kuijpers (VU). Ajoutons que Beyer est peut-être un fossile d’un temps largement révolu, mais qu’il affiche une disposition naturelle à l’autodérision.

Comment dois-je vous décrire ? Flamand francophone ?

Luc Beyer de Ryke : Exactement. Et non pas un pur fransquillon, car je fus toujours partisan d’un bilinguisme complet en ce pays – bien que je ne sois pas, moi-même, parfaitement bilingue. Il est de fait que je suis de culture française, je fus élevé comme tel. Mais je peux répéter ce que j’ai écrit : j’aime la Flandre, en français.

Quelle est la situation actuelle des francophones de Flandre ?

Beyer : Au fil des années, notre nombre a diminué de telle sorte que, à terme, nous disparaîtrons sans doute. La suppression des écoles francophones y fut pour beaucoup. Mis à part Les Cahiers de la semaine, d’Anvers – où je publie encore fréquemment des articles -, il n’y a plus de presse francophone en Flandre. De l’intense vie associative francophone, il ne subsiste que des vestiges tels que le Cercle artistique de Gand, quelques Rotary clubs et quelques loges maçonniques.

La Flandre considère ses francophones comme des bourgeois snobs et des parvenus.

Beyer : La plupart des Flamands francophones appartiennent effectivement à la bourgeoisie et à la noblesse, c’est un fait sociologique. Mais sont-ils pour autant des parvenus ? Généralement, non. Cela dit, vous avez raison si vous considérez qu’il existe un problème social. C’est d’ailleurs ce qui fut à la base du mouvement flamand d’émancipation, qu’à cet égard je trouve légitime. Mais je m’insurge quand ce combat émancipateur implique une sorte de revanche, qui vise à la disparition des francophones en Flandre. Car, enfin, suis-je un Wallon ? Pas du tout. Un Bruxellois ? Pas davantage. Je suis flamand. Ma patrie, c’est la Flandre.

Vous affirmez aimer la culture flamande. Ce n’est généralement pas le cas dans les milieux francophones.

Beyer : C’est peut-être vrai pour les francophones de la périphérie bruxelloise, qui ne se sont installés en Flandre que parce que les terrains y étaient moins chers. Mais là n’est pas la question, je ne me sens pas concerné par le combat de ces gens. Le bilinguisme de l’arrondissement électoral Bruxelles-Hal-Vilvorde n’est pas pour moi un article de foi. Je pense au contraire que la scission BHV est une conséquence logique de la structure fédérale de notre pays. Je ne professe aucun mépris de la Flandre et de sa langue, contrairement à certains collègues du FDF, qui souvent sont antiflamands par ignorance.

Etes-vous flamand, aux yeux de certains francophones ?

Beyer : Oui. Et cela n’a certes pas favorisé ma carrière politique. Je n’ai jamais été réellement accepté par l’establishment wallon. François Perin, par exemple (NDLR : cofondateur du Rassemblement wallon), me détestait cordialement. A ses yeux, j’incarnais la Belgique non pas de 1830, mais de 1930 ! Je suis un cas atypique. Pendant plus de dix-huit ans, je fus conseiller communal du PVV – oui, qu’on appelait parfois  » Pest voor Vlaanderen  » ! (rires). Dans le contexte actuel, cela serait impossible.

Pourquoi êtes-vous passé du journalisme à la politique ?

Beyer : En fait, j’ai toujours mené ces deux activités de front. J’étais déjà conseiller provincial et communal avant de travailler pour la RTBF. C’est presque par hasard que j’ai accédé à la télévision : un beau jour, j’ai reçu un coup de fil du rédacteur en chef du JT. Ma voix ferait l’affaire, lui sembla-t-il d’après cette conversation téléphonique. Venez nous voir, dit-il, et faites-vous une opinion. J’étais sur antenne dès le lendemain. Quelques mois plus tard, je présentais le journal télévisé. Un an et demi plus tard, j’ai couvert pour la radio de la RTBF la maladie et les derniers jours de Winston Churchill. Ensuite, pour la télé, j’ai suivi ses funérailles. Et j’ai présenté le journal pendant dix-huit ans. Mais, pendant tout ce temps, je suis resté conseiller communal, toujours directement élu par mes voix de préférence. J’en avais bien davantage que les élus de la Volksunie !

Mais vint le moment où vous avez opté pour une carrière politique à plein temps.

Beyer : Cela tenait au système de la RTBF. Au terme de dix-huit années d’écran, j’aurais très probablement et rapidement été promu adjoint au rédacteur en chef. Mais cela ne m’intéressait pas. D’ailleurs, d’excellents journalistes font fréquemment de catastrophiques meneurs d’équipe. J’étais passionné par mon métier. Je voulais courir le monde. C’est pourquoi je fus un médiocre politicien. En tant que parlementaire, je ne me suis jamais trop soucié du programme du parti. Je ne le suivais pas, j’allais sur place et me formais une opinion.

C’est ce qui fut la cause de votre rupture avec Jean Gol, en 1989 ?

Beyer : Il n’y eut pas que cela. Jean Gol était ultrasioniste. Mon opinion sur ces questions a évolué au fil des ans, justement de par mes expériences de journaliste. Comme la majorité des gens, j’étais fermement pro-Israël jusqu’à la guerre des Six Jours, en 1967. Par la suite, j’ai appris à mieux connaître le monde arabe, reconnu qu’il ne constitue pas un bloc monolithique et que la question palestinienne est particulière. D’abord, j’ai cru à la possibilité d’une solution confédérale. Mais j’étais présent dans les territoires occupés pendant la première Intifada. C’est là que j’ai compris que les Palestiniens avaient le droit de former un Etat. Et j’ai constaté les procédés répressifs d’Israël. Yitzhak Shamir ne laissait aux Palestiniens aucune perspective d’avenir. A mon retour, j’ai publié dans La Dernière Heure une série d’articles où je plaidais pour la création d’un Etat palestinien. Scandale majeur, selon mes camarades du parti libéral ! Un peu plus tard, le Parlement européen a dû se prononcer à propos du traité de commerce avec Israël. Le Parlement estimait que les producteurs palestiniens devaient pouvoir traiter directement avec l’Europe, sans devoir passer par un organe de contrôle israélien. Les Israéliens ne s’en souciaient guère : ces parlementaires européens, pensaient-ils, n’apprécient peut-être pas, mais nous soutiendront néanmoins. Or ce ne fut pas le cas. Il se trouva une majorité pour tenir bon. Peu après, je n’étais plus qu’un ex-parlementaire européen. Ejecté-vidé en moins d’une heure. Gol me déclara :  » Vous m’avez causé un tort énorme auprès de mes électeurs juifs.  » Ma carrière politique était terminée.

Vous êtes toujours persona non grata auprès des libéraux francophones ?

Beyer : Ce n’est que lors du sommet européen de Nice que j’ai pu reprendre contact avec un membre de la famille libérale. J’y étais présent en tant que journaliste free-lance. Un soir, Guy Ver- hofstadt est venu exposer à la presse internationale les résultats du sommet. Et c’est là qu’avec élégance et sportivité il m’a chaleureusement et publiquement salué.  » Je me souviens encore très bien de la manière dont Luc Beyer m’a jadis accueilli au conseil communal gantois « , déclara-t-il. Louis Michel, qui était encore à cette époque l’homme fort des libéraux francophones, assis près de Verhofstadt, se mit à gesticuler de manière significative, puis à téléphoner… Au bout du compte, ce n’est qu’un an et demi plus tard que j’ai enfin rencontré Michel personnellement. C’est alors qu’il m’a confié – lui, l’alter ego de Gol ! – que les années Gol avaient été pénibles. Il me dit regretter de ne pas m’avoir protégé à l’époque. Mais il faut savoir qu’il avait été mon exécuteur. (sourire). Des mots, des mots que tout cela, mais tout de même…

Comment voudriez-vous être considéré par la Flandre ?

Beyer : Guido Fonteyn a écrit dans De Standaard que j’étais un homme remarquable. Je n’en espérais pas tant. Mais tout est relatif. Si on se montre assez aimable envers les  » fransquillons « , c’est bien entendu parce que nous ne représentons plus la moindre menace. Dès lors, on peut aller jusqu’à se permettre un compliment discret. J’espère qu’un jour les Flamands cesseront de considérer leurs francophones comme des ennemis. Nous sommes des éléments de la richesse culturelle flamande. Quelles que soient nos différences, nous y avons contribué.

Mais votre apport actuel à la Flandre s’est réduit à presque rien.

Beyer : Nous ne sommes pas tout à fait morts, mais nous ne représentons plus une puissance politique ou sociale. Quand il m’arrive de donner une conférence, je débute toujours en disant : Mesdames et Messieurs, vous pouvez vous estimer heureux de m’avoir. Et je les entends penser : pas très modeste, ce type ! A quoi je leur réponds : je vais vous dire pourquoi. Quand vous étiez enfants, on vous a certainement conté des histoires de fantômes. Mais vous n’en avez jamais rencontré. Or vous en contemplez un ce soir. Je suis un Flamand francophone, qui en tant que tel n’a pas droit d’existence dans son pays. Essentiellement, je suis quelqu’un qui aime la Flandre, sa langue et sa culture, mais qui est francophone de naissance et d’origine. Cela n’a rien à voir avec du snobisme.

Croyez-vous que la Belgique subsistera ?

Beyer : Je suis d’une nature assez pessimiste. Un de mes oncles, médecin, disait souvent : s’il te manque quelque chose, ce ne sera rien de grave, ce sera toujours le pire (rires). Mais je ne crois pas que la Belgique va éclater violemment. Il se produit tout simplement un éloignement croissant. Ma femme, bien que française, est nettement plus optimiste à ce sujet. La majorité des Belges, dit-elle, ne veulent pas d’une séparation. Peut-être a-t-elle raison. L’Union européenne encourage – même financièrement – le développement des identités régionales. Ces régions trouvent dans l’idée européenne le prétexte rêvé pour gommer de la carte les Etats-nations existants. Et pourtant, je m’entends bien avec un homme comme Willy Kuypers, qui me dit :  » Mon vieux, vous êtes une pièce de musée ! Mon fransquillon favori !  »

Vous sentez-vous une pièce de musée ?

Beyer : En un sens, oui. C’est ce qui m’a poussé à écrire Les Lys de Flandre. J’appartiens en effet à un monde qui a presque disparu. Mais, vous savez, on trouve de très belles choses dans les musées.

Entretien : Han Renard

 » J’aime la Flandre, en français « 

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