»J’ai sorti de moi tout ce que je pouvais »

Ne pas se fier au titre du livre, tout droit sorti d’un western : Eau-de-feu, qui vient de paraître chez Gallimard, est l’un des plus beaux livres de François Nourissier. Le plus poignant, aussi. A 80 ans, l’écrivain, fraîchement retraité de l’Académie Goncourt, y raconte sans fard l’alcoolisme qui a détruit son épouse Cécile, disparue l’an dernier. Pour Le Vif/L’Express, malgré la maladie qui le mine, il a accepté de revenir sur ce drame qui a assombri ses vieux jours. Et sur tous les sujets qui lui tiennent à cour. Ou plutôt l’unique sujet : les livres…

Pouvez-vous raconter la genèse d’Eau-de-feu ?

E J’ai écrit ce livre autour de l’an 2000, à l’insu de mon épouse, quand le désordre qui s’était installé dans nos vies est devenu beaucoup plus spectaculaire. Ma femme avait commencé à boire réellement en 1994, puis elle m’a donné l’impression d’essayer d’arrêter, mais elle n’y a pas réussi. J’évite le mot de  » suicide « , mais c’en était un, méthodique, d’une tristesse sans nom.

Pourquoi paraît-il seulement aujourd’hui ?

E Mon épouse est décédée l’an dernier. Le livre est resté longtemps dans un coffre, chez Gallimard. Les familles, c’est toujours compliqué, on ne sait jamais quel usage ça va faire des choses. Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, et, si on veut qu’elle soit fermée, le plus simple est de la fermer !

Pourquoi votre épouse a-t-elle sombré dans l’alcool ?

E Ce livre est un roman. C’est la première fois depuis longtemps que ce mot figure sur la couverture d’un de mes ouvrages. Son sujet n’est pas : se suicide-t-on dans un couple ? – la réponse est contenue dans le livre : c’est oui – ni : quelles sont les différentes méthodes d’autodestruction ? Le sujet, de manière à la fois plus floue et plus exacte, est : quel est le degré de compassion qui permet de supporter l’autre à côté de soi, alors même qu’on ne le supporte plus ?

Mais vous ne vous épargnez pas non plus… Vous vous reprochez non seulement d’avoir incité votre femme à boire en buvant vous-même, mais surtout, au fil du temps, d’être devenu un époux  » avachi « , indifférent, sourd à cet appel au secours qu’est l’alcoolisme…

E Oui, quand je dis  » compassion « , c’est aussi de la compassion pour soi. J’ai aimé que mon personnage appelle l’alcool du  » dur  » :  » Ce soir on va prendre du dur.  » Moi aussi, j’ai fait tout ce que je pouvais pour casser le jouet…

Vous parlez de  » dur « . Et jus- tement, quand Reine (ainsi désignez-vous votre épouse) est soûle, vous la décrivez comme pétrifiée, devenue dure…

E Exactement.

Le narrateur d’Eau-de-feu se confond, lui, avec un personnage évoqué à la troisième personne, un peintre nommé Burgonde, qui apparaissait dans un de vos précédents livres, L’Empire des nuages…

E Cela s’est présenté comme ça, probablement parce que le texte était composé par petits morceaux : ce n’est pas un livre, ce sont des extraits de livre ; il donne cette impression de disparate, de flottement. C’est comme cela que j’ai envie d’écrire désormais, de  » déconstruire  » la phrase – pardon de ce mot à la mode. Ce n’est pas un petit frotti-frotta d’estompe sur le papier, j’ai vraiment le sentiment que je peux faire ce que je veux avec mon écriture. Béni soit le jour où j’ai découvert le désordre ! Ce n’est pas du désordre, d’ailleurs, plutôt des arrachements successifs : montrer qu’on peut séparer deux corps vivants en tirant très fort, montrer qu’on peut tuer sans vouloir tuer. Tout ça a une grande violence dans ma mémoire et ma sensibilité, c’était très difficile à vivre. Je ne pensais pas que j’aurais un jour à écrire des choses pareilles.

Vous savez, ça sent la fin de la bataille pour moi. J’ai 80 ans. On n’écrit pas les mêmes choses à 80 ans qu’à 50, en tout cas pas de la même façon. Tout cela, je le savais dans l’abstrait, je ne le savais pas dans la réalité lourde,  » vlaminckeuse « , excusez ce néologisme : la terre est bleue, le ciel est noir, le sable, rouge, comme dans les toiles de Vlaminck. C’est dans ces tonalités-là, avec un certain réalisme et une violence sourde, que j’ai travaillé. Mon premier livre s’appelait L’Eau grise, celui-ci met de la noirceur dans la citronnade ! J’ai sorti de moi tout ce que je pouvais, vous ne pouvez pas savoir ce qu’un livre comme ça peut détruire : ça tond, ça rase, ça gratte..

[Un silence.]

Je vais ajouter d’un seul coup un grand pan de lumière noire dans l’histoire : en l’espace de quelques jours, j’ai perdu ma femme et l’un de mes deux fils, d’une tumeur foudroyante. Cela vous donne l’impression d’être coincé, qu’on vous a eu. C’est une drôle d’aventure, deux morts très proches, la femme et le fils, comme une sorte de nettoyage géant, qui fout les meubles en l’air…

Parallèlement à la publication d’Eau-de-feu, votre ami l’écrivain suisse Jacques Chessex vous rend hommage dans un petit ouvrage intitulé Le simple préserve l’énigme (Gallimard), que vous avez préfacé… Pourquoi ?

E Effectivement, cette publication simultanée n’a rien d’un hasard. La raison est toute bête : nous nous sommes aperçus que nous étions, Chessex et moi, dans notre cercle de connaissances, presque les seuls à mettre la littérature à sa vraie place. Il n’y a pas beaucoup de gens à qui on puisse téléphoner tous les dimanches pour parler de livres :  » Tu as lu ça ? Et ça ? Quelle impression ça t’a fait ?  » ça peut paraître étrange en 2000, ces deux vieux jeunes gens qui discutent littérature comme des professeurs de lettres pour classe de philo, mais il n’y a pas trente-six façons d’aimer les livres, de les faire  » dégorger « . Nous pourrions, Chessex et moi, nous faire la même réflexion que les personnages de L’Education sentimentale, à la fin du roman de Flaubert :  » Au fond, tu vois, c’est là ce que nous avons eu de meilleur.  » C’est vrai que j’ai fait confiance à la littérature pour supporter la vie, et j’ai l’impression qu’elle ne m’a pas trop trahi, de ne pas être son cocu. C’est peut-être une grande vanité de dire cela…

Mais, aujourd’hui, n’échangeriez-vous pas votre statut de  » pape des lettres  » pour celui d’un poète maudit inconnu, qui sera peut-être redécouvert longtemps après sa mort ?

E Vous faites bien de me répondre ça. Mais je n’ai pas commis de très grands péchés non plus en littérature. J’ai porté des jugements très tôt. ç’a été une manie un peu encombrante, d’aimer dire ce que je pense. Je n’ai pas le sentiment d’avoir trop souvent eu tort. Je n’ai pas trouvé cette passion de la littérature dans mon berceau, c’est moi qui l’ai créée, inventée, placée au centre de ma vie. Je connais peu de vies qui soient faites aussi volontairement que la mienne.

Il y a quarante-cinq ans, à la fin de votre livre Un petit bourgeois, vous conseilliez à vos enfants de  » rater leur vie « …

E Mais ce conseil, je l’ai suivi en grande partie moi-même. Si vous imaginez que j’ai été dévoré par l’ambition, l’arrivisme, le goût de la victoire… si j’avais été mené par ça, j’en aurais fait beaucoup plus. J’étais un jeune écrivain français qui allait se trouver embringué dans des circonstances de prix, de candidatures, de glorioles – en route vers la  » gloigloire « , comme disait Montherlant. C’était évident, à voir comment je me comportais, il y avait là-dedans de la revanche, de la moquerie… Mais les choses ne se passent jamais comme on le prévoit. Ça se met un petit peu en place à un moment de la vie, ça se déplace si on attend trop, ça se replace si on a la longévité.

Quand vous dites que vous auriez pu avoir plus, vous pensez à des best-sellers, à l’Académie française ?

E L’Académie ne m’a jamais tenté. Cela m’a toujours exaspéré, le côté  » Bonsoir, cher maître, vous êtes superbe, je vous regardais pendant votre discours.  » Mais, vous savez, j’ai trouvé les exemples de vanité les plus forts là où je ne les attendais pas. Il n’est pas épatant, ce milieu, il faut dire ce qui est…

Vous dites avoir fui les honneurs, mais vous avez été pendant des lustres le très influent président de l’Académie Goncourt, que vous venez de quitter pour raisons de santé…

E L’Académie Goncourt, j’y suis entré pour le côté un peu canaille… [il chantonne un refrain de Mac Orlan], et pour le seigneur Giono, quelqu’un qui a vraiment tout donné à la littérature, un très grand.

Votre autobiographie s’appelle A défaut de génie…

E C’est un beau titre, le meilleur que j’aie trouvé, avec Un petit bourgeois. Ce titre, je l’ai porté longtemps avant d’écrire le livre, comme on porte une valise : j’en avais le bras scié. Tous mes livres ne sont pas aussi réussis, riches, denses que je l’aurais voulu. Ce n’est pas le Pérou, mais ça tient à peu près debout. Je ne me suis pas trahi. Ce que j’aimais à l’âge de 15 ans, je constate, en relisant 50 pages le soir, que je l’aime toujours.

Par exemple Maurice Barrès, dont vous rappelez souvent l’ascendant qu’il exerçait sur vous, dans votre jeunesse ?

E Barrès a commis quelques ignominies dans sa vie, et je pèse mes mots, notamment la fameuse affiche électorale à Nancy :  » Maurice Barrès, candidat antisémite « . Mais Barrès, ça me fait rigoler, ce côté confort fanfrelucheux. Il m’a suffi également de dix minutes de lecture du Journal de Drieu la Rochelle pour le supprimer de ma vie. Mais laissons cela. L’important, ce n’est pas la politique, c’est l’écriture.

Vos détracteurs soulignent vos prudences de cardinal, votre art de griffer par en dessous sans jamais vous mouiller…

E Mes détracteurs me  » détractent  » ; moi, je me détraque ! Est-ce que j’ai le sentiment d’avoir été à ce point commodément cruel ou diplomate ? Bien sûr que je l’ai été ! Mais, que ce soient les patrons de la Société générale ou Jean Paulhan chez Gallimard, il y a toujours un moment où on trouve un accommodement.

[François Nourissier se tait et désigne ses mains, qui tremblent.]

Voilà les tours que vous joue le temps. J’entre dans les deux heures de la journée où je vais être comme mort, où je suis incapable d’écrire dix lignes. Ça fait partie des découvertes de l’âge et de la maladie :  » Quoi ? On peut donc me forcer à arrêter ?  » Oui, on peut… Les mauvaises heures gagnent du terrain. Mais quelle belle bataille ! Plusieurs fois dans une vie, on se dit :  » J’arrête, j’ai raté mon coup, c’est définitif.  » Et puis on n’arrête pas. Il y a peut-être encore vingt pages qui seront convenables et qui sortiront de là. Peut-être, peut-être pas…

[Un silence…]

C’est quand même très amusant, la littérature. l

Eau-de-feu, par François Nourissier. Gallimard, 192 p.

l Propos recueillis par François DUFAY

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