Istanbul la sublime

Christian Makarian

C’est une ville comme aucune autre. A l’heure où l’Europe s’élargit, où l’Orient se complique, elle est un pont entre les civilisations. Et son passé unique la propulse vers un futur prometteur. De Byzance à Constantinople, de l’empire du Grand Turc à la nation d’Atatürk, cette cité au carrefour de l’Histoire et de la géographie a écrit une incroyable épopée. Ce numéro spécial la redécouvre à travers les lieux mythiques ou les jardins secrets d’une métropole plus mouvante, plus vivante que jamais

N’insistez pas, vous n’en trouverez point d’autre. Nulle part au monde il n’est de cité qui ait le front de porter trois noms à la fois. Byzance, Constantinople, Istanbul. Trois civilisations, trois orgueils, trois rêves. Et presque trois millénaires. Il aura suffi qu’une obscure bourgade, fondée en 680 avant Jésus-Christ par un rustre thrace nommé Byzas, se trouve sur le chemin d’un Perse mégalomane, Darius Ier, roi des rois, pour que, pour la première fois, une ville devienne le pivot d’un empire s’étendant sur deux continents. Tragique course à la grandeur, de la Bactriane à la Macédoine, qui s’achèvera à Marathon et verra, au final, le Grec ôter au Perse toute velléité sur la Méditerranée.

Car c’est d’abord de mer qu’il s’agit. Imaginez un boyau de 32 kilomètres de longueur et de 550 mètres de largeur dans sa partie la plus étroite, qui constitue à lui seul le point cardinal d’un nouveau monde : Sa Majesté le Bosphore, littéralement le  » passage de la vache « . Daniel Rondeau, auteur d’un délicieux récit de voyage, Istanbul (NiL éditions), livre son expertise géologique :  » Son lit est incliné vers la mer Noire, sa profondeur moyenne est de 60 mètres. Le courant, changeant selon les heures du jour, tire sa puissance des forces contraires qui le traversent.  » Les géologues sont d’accord : à la suite d’un effondrement qui nous est inconnu – tsunami géant à l’origine du mythe du Déluge ? terrible séisme dont la région est coutumière ? – le lac qu’était la mer Noire se déversa dans la mer Egée par un étroit canal. Il est probable que certains Indo-Européens l’empruntèrent pour aller peupler l’Europe, en un temps où les steppes d’Ukraine et de Russie étaient encore couvertes de glace. Toujours est-il que le carrefour est impressionnant. Comme une pointe de flèche, la ville est entourée d’eau des trois côtés, triple défense naturelle formée par le Bosphore, la Corne d’Or et la mer de Marmara. Au nord, la mer Noire et celle d’Azov, la Toison d’or, ancienne Colchide, et les gisements aurifères du Caucase. Au sud, après le détroit des Dardanelles, la Méditerranée dans toute sa splendeur, constellée de très anciennes civilisations : Crète, Chypre, Phénicie, Syrie, Judée et, bien sûr, Egypte. A l’ouest, les Balkans, initialement vides ou presque, puis, au-delà des Alpes Dinariques, l’irrésistible ascension de Rome, conquérante, envahissante, omniprésente. A l’est, enfin, Anatolie, Perse, Inde, Chine, Extrême-Orient relié par voie de terre, comme un trait – la future route de la soie. La place forte qui se dressera au bord du Bosphore se révèle aussi stratégique qu’immensément riche ? C’est Byzance !

Aucun doute, elle est grecque. Tout près, les Hellènes ont enfoncé les portes de la mythique Troie et, aussi loin que l’on remonte, on trouve des traces multiples d’hellénisme. Mais Byzance, c’est l’autre Grèce,  » l’alternative « , celle qui prépare le futur, celle qu’Alexandre ne songe même pas à conquérir dans sa ruée vers les Perses, celle qui se donne à Rome dès l’an 146 avant Jésus-Christ en tant que  » cité libre et fédérée « . Simple allégeance à l’origine d’un destin immense. Car c’est Rome qui va faire Constantinople. Avec l’extension infinie de l’Empire romain, le système central s’affaiblit…  » plus sous son propre poids, a écrit Stéphane Yerasimos dans Constantinople. De Byzance à Istanbul (éd. Place des Victoires), que sous les coups portés de l’extérieur « . Sous Dioclétien, aux alentours des années 300 de notre ère, règnent simultanément deux empereurs ; un pour l’Occident, un autre pour l’Orient. Constantin va remettre de l’ordre.

Difficile de faire la part de la légende et de l’Histoire.  » Saint Constantin  » s’est notamment illustré en épousant la fille de l’empereur Maximien avant de pousser ce dernier au suicide. A la veille d’une bataille décisive contre son rival Maxence, Constantin a une vision. Une croix lui apparaît en plein ciel avec cette devise :  » En toutô nika « . Ce que la phraséologie chrétienne traduira ainsi :  » Par ce signe tu vaincras « . Et il remporte la bataille. Voilà donc Constantin le cruel devenu très chrétien. Promu saint homme, il s’institue champion de la vraie foi, pourfend les hérétiques ariens et se proclame souverain de droit divin. Manque la capitale, car Rome présente désormais deux défauts majeurs : elle est sans cesse attaquée par les Barbares et elle ne se trouve plus au centre d’un empire qui s’est considérablement étendu vers l’est.

La Nouvelle Rome, à portée du Danube et de l’Euphrate, s’appellera, bien sûr, Constantinopolis et sera hellénophone. Entre 324 et 330 surgit une ville quatre fois plus grande que Byzance.  » Il ne s’agit pas là d’une ville construite à la hâte, analyse Fernand Braudel dans Les Mémoires de la Méditerranée, mais d’une seconde Rome, acte de portée incalculable, d’autant plus qu’il est lié à la conversion de l’empereur au christianisme. Constantinople se confond avec le triomphe sur le paganisme et laisse, pour des siècles, Rome et son évêque loin derrière. En 476, l’empire d’Occident disparaît. Du nord au sud, une frontière invisible traverse la Yougoslavie, laissant à l’ouest la Croatie et toute l’Europe occidentale. A l’est de cette ligne s’étend l’Empire d’Orient, contrôlé par Constantinople et son souverain, le basileus.

Voici donc la cité sans rivale, seconde Rome et, très vite, seconde Jérusalem. Le premier concile £cuménique est convoqué, à Nicée ; Constantinople se couvre d’églises ; on rapporte de Jérusalem les reliques de la vraie croix. L’Empire s’orientalise, sauf sous le règne de Justinien, animé par l’idée folle de reconquérir l’Occident, en dépit des conseils avisés de son épouse, l’ex-prostituée Théodora. Une erreur aux proportions grandioses. Constantinople se dote d’un nouveau droit, de bibliothèques, d’édifices administratifs gigantesques, et surtout d’un joyau suprême : Sainte-Sophie (voir page 47). En la voyant achevée, Justinien se serait écrié :  » Je t’ai surpassé, Salomon !  » Il n’empêche, la cour impériale se vautre dans le luxe et fourmille d’intrigues. Les dynasties se succèdent et la menace extérieure ne cesse de croître. Au fil des siècles, les Avars, les Perses Sassanides puis les Arabes, poussés à la conquête par l’émergence d’une nouvelle religion monothéiste, l’islam, assiègent la cité. Des Balkans déferlent les Slaves ; les Bulgares apparaissent invincibles. Le culte des icônes, trop amplifié par la peur des envahisseurs, provoque en réaction l’iconoclasme. Un siècle – le viiie – de guerre civile. Pendant que se multiplient les querelles byzantines, les bisbilles entre chrétiens, les anathèmes et les débats théologiques contradictoires, que se dessine la nouvelle Europe des héritiers de Charlemagne et qu’émerge la Bagdad rayonnante des Abbassides, Constantinople s’enfonce. Pire que tout, en 1054, le grand schisme est consommé entre l’Eglise de Rome et le patriarcat de Constantinople. Catholicisme et orthodoxie vont s’ignorer jusqu’en… 1964 ! L’Occident se mure dans l’indifférence et le mépris vis-à-vis du byzantin.

Constantinople a beau intégrer les peuples qu’elle domine, son déclin est inexorable. Pour évangéliser les Slaves et les apaiser, deux frères, Cyrille et Méthode, les ont dotés de l’alphabet cyrillique. Une quinzaine d’empereurs sont d’origine arménienne, de même qu’une fameuse dynastie, les Macédoniens. Les Syriens se promènent dans la ville comme chez eux.  » On y parle cinq langues, rappelle Peter Brown, le meilleur historien de la période : le latin, parmi les Barbares, le grec, langue populaire dominante, l’arménien, le syriaque, le gotique. Dans les rues, on croise aussi bien des blonds aux yeux bleus que des bruns méditerranéens. La richesse et la splendeur de Constantinople ne sont pas une légende.  » La cohésion repose sur la peur de l’islam, une administration pléthorique, la prospérité, l’or, les mosaïques, les monastères, les icônes, les soieries et broderies, tout un art sublime de beauté, une cuisine raffinée, un sentiment commun de grandeur en dépit de conflits féodaux ou interethniques et religieux vifs et incessants. Mais, en 1071, à Mantzikert, en Arménie, une page est tournée. L’armée byzantine est liquidée par de nouveaux conquérants venus d’Asie centrale et convertis à l’islam, les Turcs.

Inutile de chercher appui auprès de la chrétienté latine. Pis, à l’initiative des Vénitiens, la quatrième croisade, en 1204, n’a pas pour but de libérer Jérusalem mais de  » se refaire  » en mettant Constantinople à sac. Horreur absolue, tueries, pillages. Les chevaux qui ornaient le palais impérial trônent aujourd’hui sur la place Saint-Marc. Pendant cinquante ans, les Latins usurpent le trône de Constantin. Fou de rage, un empereur s’écriera :  » Plutôt le turban turc que la mitre latine !  » Il sera exaucé… Tandis qu’une nouvelle vague turque, les Osmanli, ou Ottomans, ne cessent d’avancer vers la Méditerranée, la cité impériale vit en sursis. Ultime et magnifique résistance. Byzance, encerclée, tient encore un siècle. En 1326, les Turcs s’emparent de Bursa, puis franchissent les Détroits, passent en Europe et prennent Edirne. En 1422 tombent la Grèce et le Péloponnèse et, seize ans plus tard, les envahisseurs instituent le devchirme, enrôlement des jeunes recrues chrétiennes en échange du tribut dû par leur famille au sultan. Système abject, à la base du corps des janissaires. Au début de la décennie 1400, l’Empire byzantin n’est plus qu’une petite tache autour de Constantinople. Reste l’assaut final.

Depuis huit siècles, l’islam attend cette heure. Une parole, peut-être apocryphe, prêtée à Mahomet dit :  » Heureuse l’armée, heureux le chef qui la prendraient.  » L’élu se nomme Mehmed II et n’a que 21 ans.  » L’âge, raconte l’historien de la Turquie Jean-Paul Roux, où l’on ne respecte pas grand-chose, et Byzance ne vivait que du respect presque mythique qu’on lui portait encore.  » 12 000 soldats, 350 navires, un gigantesque canon sont massés face aux murailles. Constantin XI, le dernier empereur, envoie un ultime cri de secours vers l’Europe. Le 12 décembre 1452, l’union des Eglises catholique et orthodoxe est proclamée dans la basilique Sainte-Sophie. En vain. En tout et pour tout, les Latins enverront un contingent de 700 hommes commandés par un Italien ; capturés par les Turcs, ils seront  » sciés lentement  » entre deux planches. La mitre abandonne la place au turban. Mehmed II – qui prendra ensuite le titre de Fatih Sultan Mehmed (le Conquérant) – fait transporter par voie de terre une partie de sa flotte directement dans la Corne d’Or. A l’aube du 24 avril 1453, les Constantinopolitains se réveillent avec la flotte turque sous les yeux. Les Turcs offrent à Constantin XI une capitulation honorable, qu’il refuse aussitôt. Un mois plus tard, après un bombardement massif, la muraille cède.

Le 29 mai 1453, c’en est fait : les janissaires entrent dans la ville et se livrent à un hallucinant carnage. A la terrible nouvelle, l’Occident est sous le choc.  » Plus que les croisades, estime Jean-Paul Roux, plus que les massacres des Grecs et des Arméniens aux jours de l’agonie des Ottomans, c’est la chute de Constantinople qui déforma définitivement l’image que les Européens avaient du Turc, lui retirant toute vertu, le parant de tous les vices.  »

Après l’effusion de sang, les Ottomans réorganisent très vite la cité. Face à la diversité culturelle de Constantinople, qui ne sera appelée Istanbul que bien plus tard, ils accordent sans tarder des avantages aux patriarches grec, arménien et syriaque, ainsi qu’aux juifs – système dit du  » millet « , sorte de charte qui garantit un minimum de droits pour chaque communauté et qui va clairement structurer l’Empire ottoman selon une base confessionnelle. A Istanbul, qui vit là une sorte d’exception turque, il ne sera jamais question d’islamiser les minorités. Une monarchie absolue s’installe, parfaitement despotique mais qui va se révéler fertile. En 1481, à la mort de Mehmed II, l’Empire ottoman a exactement les dimensions de l’Empire byzantin cinq siècles plus tôt : des Balkans à l’Iran. Les Turcs se coulent admirablement dans le moule byzantin. Non seulement ils tentent de reconstituer le territoire du basileus, mais ils superposent aussi pouvoirs spirituel et temporel, califat (enlevé aux Arabes) et sultanat. Istanbul en porte la marque. Les sultans transforment Sainte-Sophie en mosquée mais font également ériger partout des édifices musulmans, dont la fameuse mosquée Bleue (voir page 39).

Le sultanat est une étrange lignée, ponctuée d’atrocités et de poésie. Elle a son palais, sans ostentation, Topkapi, qui offre une vue imprenable sur le Bosphore. On y trucide tant de vizirs qui ont cessé de plaire, de ministres ou de favoris déchus que des bourreaux y résident en permanence, exemple unique au monde. Bayazid II, par exemple, est détrôné par son fils Selim Ier, qui, pour être tranquille, fait exécuter sa propre famille. De 1475 à 1855, date à laquelle les sultans quitteront ce lieu pour s’installer carrément au ras de l’eau, dans le palais de Dolmabahçe (voir page 43), chacun des maîtres de l’empire apporte à Topkapi son lot d’embellissements. Sur 38 sultans, 26 vivront entre ces murs. Mais on aurait tort d’imaginer un délire d’ors et de marbre. Topkapi est relativement austère et ses délices résident dans ses petits kiosques ou dans son harem, géant.

Bien qu’en guerre avec la chrétienté, qu’elle prétend encore asservir, Istanbul est particulièrement ouverte sur le monde. On y recourt sans retenue à des artistes italiens, tel Bellini. Et, à partir de Soliman le Magnifique (1520-1566), l’alliance avec la France et la signature des premières capitulations ouvrent la voie à d’intenses échanges. C’est alors l’apogée. Avec 700 000 habitants, Istanbul devient la plus grande ville du monde connu et compte quatre fois plus d’habitants que Paris. Seulement 50 % de la population est musulmane ; les chrétiens sont 40 % et les juifs 10 %, même si la cité se dote de deux mosquées essentielles à son décor actuel, la Chehzade et la Süleymaniye, celle de Soliman le Magnifique. Istanbul devient capitale législative, avec l’institution du Kanunname, code de lois nouvelles, et haut lieu poétique, comme le montre le recueil – le Divan – laissé par Soliman. Mais Soliman aura beau dire qu' » il ne peut exister qu’un seul empire sur la terre, comme il n’y a qu’un seul Dieu dans le ciel « , son règne marque aussi le début d’une décadence. Même s’il fait exécuter deux de ses fils, celui qui lui succédera, Selim II, portera le surnom de  » Mest  » (ivrogne). Pour finir, il est dominé par son harem, où la sultane Roxelane, ancienne esclave supposée d’origine russe, ne cesse d’intriguer, faisant tomber tête après tête.

Assumant jusqu’au bout son ascendance byzantine, Istanbul connaîtra un déclin interminable. A partir de la fin du xvie siècle et du désastre naval de Lépante (1571), où la flotte ottomane réputée invincible fut vaincue par une alliance chrétienne, elle pâtit de l’essoufflement de l’empire. L’Iran avance en Géorgie et en Azerbaïdjan. En Europe, après le dernier échec turc devant Vienne, en 1683, les Habsbourg entament la reconquête des Balkans. Les Russes, de leur côté, regardent vers le sud, Crimée et Caucase. Istanbul s’affaiblit économiquement tandis qu’excellent en ses murs musiciens et artistes, à l’origine d’un art de vie incomparable, d’un raffinement et d’une gastronomie que l’Europe jalouse (voir page 60). Molière se fait l’écho des fastes de la cour du  » grand Mamamouchi « . Avec le traité de Karlowitz, premier d’une longue série de reculades, l’ensemble qui sera nommé plus tard  » l’homme malade de l’Europe  » ne va cesser de se recroqueviller. Les détroits sont ouverts aux Européens, les nations soumises se soulèvent dans les Balkans puis obtiennent leur indépendance. Les grandes puissances intriguent pour le dépeçage. Le résultat de cet effondrement est, paradoxalement, un renouveau intellectuel d’Istanbul, qui s’emplit d’imprimeries, de théâtres, d’ateliers de photographie. Une colonisation douce, par influence, se met en place.

Au matin du xxe siècle, la ville a indiscutablement des airs d’Europe et son architecture brillante, ses larges avenues, ses immeubles ventrus, ses balcons et ses comptoirs de banque ou de compagnies de navigation en témoignent. Cependant, comme dans l’inégalable film d’Elia Kazan America, America, le décor est très en avance sur les mentalités. La corruption et la déchéance politique sont partout. Les sultans refusent à plusieurs reprises de mettre en £uvre les réformes qui leur sont imposées par les Occidentaux. La Constitution, concédée de mauvaise grâce par le souverain en 1876, est bafouée, tandis que monte une élite fascinée par le modèle européen et enflammée par le nationalisme.

En 1908, les Jeunes-Turcs, groupe d’officiers pressés d’en finir avec la dégénérescence, prennent le pouvoir au nom d’idéaux égalitaires qui leur valent le soutien de toute la population, musulmane et chrétienne. Istanbul est en liesse. Espoir atrocement déçu. Le nouveau gouvernement s’embourbe dans les difficultés et l’incurie, à l’heure où tonnent les canons de 14-18. Les Jeunes-Turcs choisissent le Reich. Et sont laminés par le tsar en Anatolie. En réaction autant que par haine des chrétiens, assimilés aux Occidentaux, ils planifient le génocide des Arméniens, qui fera plus de 1 million de morts. Le 24 avril 1915, Constantinople est le théâtre d’une rafle : les plus brillants intellectuels arméniens sont arrêtés et déportés. Ce qui n’empêchera pas les Jeunes-Turcs d’être battus à plate couture en dehors de l’épisode victorieux des Dardanelles.

Au début de l’année 1919, pour la première fois depuis l’arrivée des Ottomans, la capitale est occupée. Par les troupes franco-britanniques, qui prennent le contrôle de tous les détroits. L’armée grecque débarque à Smyrne. Le traité de Sèvres met fin à tout rêve d’empire. Comme en Allemagne après le traité de Versailles, la réaction ne se fait pas attendre. Un officier qui s’est illustré aux Dardanelles, Mustafa Kemal, brillant militaire, mobilise les paysans anatoliens et parvient à chasser les Grecs, en 1922. Le 1er novembre, le dernier sultan s’enfuit d’Istanbul ; la république est proclamée le 29 octobre 1923 et le califat aboli le 3 mars 1924. C’est la naissance de la Turquie, quadrilatère massif surgi des décombres fumants de l’empire. Kemal Pacha (son appellation officielle jusqu’en 1934, où il prend le nom d’Atatürk) en devient le premier président.

C’est la fin de Constantinople. En septembre 1955, quarante ans seulement après le génocide arménien, d’ignobles émeutes antigrecques, en plein centre-ville, provoqueront le départ progressif de la population hellénique. Pour avoir trop frayé avec les sultans, la capitale de l’empire, décidément trop chargée d’Histoire, devait être reléguée. Dès 1920, Kemal avait choisi Ankara, c’est-à-dire l’Asie, d’où est partie sa victoire. Il en faudra davantage pour briser Istanbul.

Six fois plus peuplée aujourd’hui qu’en 1920, la ville compte désormais plus de 10 millions d’habitants, lance ses ponts entre l’Europe et l’Asie (voir page 50) et ne cesse de croître dans un mouvement continu. Débarrassée de la charge de capitale, elle est une cité grouillante, pleine de vie et secouée par une movida étonnante (voir page 55), comme dans la chanson de Dario Moreno. Tantôt décor de James Bond, tantôt ville de congrès, assurément haut lieu touristique, la perle du Bosphore n’a pas dit son dernier mot. Elle a trouvé un nouveau rôle à sa mesure en tant que trait d’union entre l’Europe et le monde musulman.  » Constantinople, Constantinople… disait Napoléon, c’est l’empire du monde !  » Le quatrième destin d’Istanbul sera planétaire.

Christian Makarian

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