Is it so easy?

Assimil sort la nouvelle refonte de « L’anglais sans peine ». Une institution qui, en plus de septante ans, a fait bien des émules. Mais qui, à l’heure du multimédia et d’Internet, montre aussi ses limites

« My tailor is rich », c’est fini. La nouvelle refonte de L’anglais sans peine, qui a inauguré en 1929 la méthode Assimil, ne commence plus par cette phrase archi-célèbre, qui inspira Eugène Ionesco dans La Cantatrice chauve. L’énoncé 5 de la first lessons’est aussi envolé en fumée: Your cigarette is finishedn’était plus politiquement correct. En revanche, Assimil, PME restée familiale et française, confirme sa fidélité à « l’anglais britannique », refusant de céder à l’américanisme ambiant et à la « langue déracinée de l’Internet », comme le précise l’auteur de L’anglais sans peine, Anthony Bulger. D’ailleurs, si les disques 78-tours qui accompagnaient jadis les manuels ont cédé la place aux cassettes et aux CD audio, Assimil n’a pas encore fait sa pleine reconversion dans le multimédia. « Nous éditons des CD-Rom d’exercices, mais la méthode Assimil est difficilement transposable sur ordinateur », s’excuse Stephan Peters, le directeur pour le Benelux.

Du suédois au grec, en passant par le brésilien ou le japonais, quelque septante titres sont désormais disponibles pour les francophones. « Nous profitons du climat actuel de promotion des langues », se réjouit Peters. Cela dit, conçu au temps où le livre était roi, la méthode, largement imitée depuis, n’est-elle pas en train de montrer ses limites? Est-il vraiment possible d’apprendre la langue de Shakespeare ou une autre sans peine?

Assimil, c’est d’abord l’histoire d’un homme. Né à Rennes, en 1882, Alphonse Chérel, jeune bachelier sans le sou, a débuté sa carrière comme précepteur dans la Russie tsariste, puis voyagé en Grande-Bretagne, en Allemagne… jusqu’à l’âge de 46 ans, quand il a perdu une jambe dans un accident. Autant de pays dont il a étudié la langue. Immobilisé, ce polyglotte autodidacte a alors imaginé un calendrier éphéméride avec une courte leçon d’anglais sur chaque feuillet. Autres trouvailles: Assimil, un terme parlant compris dans un grand nombre de langues, et des dessins humoristico-utilitaires pour alléger l’apprentissage. Chérel a rédigé lui-même les premiers manuelsen anglais, mais aussi en allemand, en espagnol, en italien, en russe, etc.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, L’allemand sans peine a circulé dans les camps de prisonniers français en Allemagne, tandis qu’en France L’anglais sans peine était potassé par une population en attente de la Libération. En 1945, le French without toil et le German without toil (français et allemand à l’usage des anglophones) se sont retrouvés dans les mains des GI stationnés en France et en Allemagne.

Pourtant, en 1929, Chérel n’avait pas trouvé d’éditeur. Seul un imprimeur parisien, Emile Busson, accepta de l’aider en tirant, gracieusement, les premiers exemplaires. Et pour cause: à l’époque, la mode n’était pas à l’apprentissage des langues. A l’école, l’anglais était enseigné comme une langue morte. « On étudiait des listes de mots par thème (la cuisine, la ferme, etc.), des règles de grammaire; on faisait des traductions, mais très peu de communication », se souvient Séraphin Devriendt, professeur émérite à l’ULB.

Le concept de Chérel – apprendre une langue comme un enfant a assimilé la sienne – est alors totalement neuf. On commence tout de suite à écouter, puis à répéter de courtes phrases. Le côté rébarbatif de la langue (la grammaire, le vocabulaire) passe au second plan. Selon Assimil, le programme de 100 leçons peut être vu en cinq mois environ. « Le résultat sera une langue bien apprise, bien assimilée, que vous pourrez utiliser et développer sans efforts ni hésitations », affirme Assimil. Une condition, toutefois: l’étude régulière, à raison d’une demi-heure environ par jour. « Si vous manquez de temps en semaine, reporter l’effort sur une séance d’une à deux heures le week-end ne produit pas le mêmeeffet « , regrette Bulger.

C’est ainsi qu’Henri Bouillon, directeur de l’Institut des langues vivantes (ILV) à l’Université catholique de Louvain (UCL), a appris en son temps l’anglais. « A force de répétitions, les structures de phrases reviennent automatiquement, explique Bouillon. Assimil propose un apprentissage par vagues successives: après X leçons, la méthode conseille au lecteur de revenir au début, ce qui est encourageant, parce que les premiers apprentissages paraissent alors plus faciles. »

Au fil du temps, Assimil a diversifié sa gamme. Ainsi, Le wallon de poche, paru en 1999 et écoulé à ce jour à 30 000 exemplaires, fait partie de la collection Evasion, qui a notamment remis au goût du jour des langues régionalescomme le créole, le ouolof, etc. Dans la même veine, Le flamand sans interdits permet à ses utilisateurs d’épater la galerie par quelques jurons bien sentis (1). Assimil propose aussi une série « perfectionnement » ou « affaires », ainsi que des chansons pour enfants. Mais son fer de lance reste L’anglais sans peine et son meilleur marché, la France. En Belgique, où Assimil, présent depuis 1939, réalise un chiffre d’affaires de 1 million d’euros, les manuels les plus vendus concernent, par ordre d’importance, en Wallonie et à Bruxelles, le néerlandais, l’anglais, l’espagnol,. En Flandre, c’est l’espagnol qui vient en tête, devant l’anglais et le français. « Le public cible dépend de la langue choisie: pour l’espagnol ou l’italien, il s’agit souvent d’un jeune de 20 à 30 ans qui part en vacances, explique Peters. Mais on a aussi recours à la méthode pour préparer un entretien d’embauche. Nous bénéficions de l’échec de l’école en matière de langues. »

La limite la plus évidente d’Assimil repose sur l’auto-apprentissage. « Seule une petite partie de la population est capable de s’astreindre quotidiennement à des exercices, observe le directeur de l’ILV. Dans l’étude d’une langue, c’est toujours la motivation qui pose problème. Rien ne remplace l’oeil pétillant d’un enseignant qui vous voit faire des progrès. »

Aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur (FUNDP), on est plus sévère. « Il faut dénoncer des méthodes qui prétendent apprendre une langue sans peine, explique le Pr Peter Kelly. Cela relève du filon commercial, qui entretient l’illusion. Certes, dans les années 1950, on a cru au processus d’imitation, aux répétitions… Mais on sait aujourd’hui qu’un adulte ne peut assimiler une langue comme un enfant. Il ne peut faire l’économie de la grammaire ni du vocabulaire. » La capacité d’acquisition spontanée diminuerait progressivement à partir de 6 ans. Avant, les aptitudes linguistiques de l’enfant s’expliquent par sa fabuleuse envie de découvrir le monde, liée à son développement cognitif. Ses mécanismes d’apprentissage ne seraient pas transposables au-delà de la puberté.

« Chez nous, 90 % des adultes abandonnent l’étude d’une langue à un niveau assez bas, faute notamment d’investissement en temps suffisant », poursuit Kelly. Il ne faut pas sous-estimer l’ampleur de la tâche. « Pour comprendre un article de journal, on doit disposer d’un vocabulaire minimum de 5 000 mots », explique Johan Vanparys, également professeur de langues aux FUNDP. A titre de comparaison, la nouvelle refonte de L’anglais sans peine en compte 2 000. « Avec ce bagage-là, on peut formuler une question, mais on ne comprendra pas nécessairement la réponse », poursuit Vanparys.

Une demi-heure d’étude quotidienne ne suffit donc pas. « D’après les dernières recherches en psycholinguistique, une langue ne peut être maîtrisée que si elle fait partie de la vie de tous les joursde l’apprenant », poursuit Kelly. Faute d’immersion dans le pays, il ne faudrait louper aucune occasion de lire le journal ou d’autres publications en langue étrangère, de regarder la télévision ou un film en version originale, de parler dans la langue de son interlocuteur allochtone… « Dans ce cadre, l’apprentissage par ordinateur peut se révéler efficace et motivant pour des jeunes qui ont davantage confiance dans le multimédia que dans les livres », ajoute Vanparys. Bref, tous les moyens seraient bons, surtout les plus ardus et les plus exigeants, pour ne pas en être réduit, comme les personnages de La Cantatrice chauve, à déclamer des phrases stéréotypés sans parvenir à communiquer.

Dorothée Klein, (1)Le Vif/L’Express du 31 janvier 2003, p.96.

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