Irak: la guerre qui divise le monde

Les compromis ultérieurs n’y changeront rien: c’est un désaccord de fond qui fracture le monde sur l’attitude qu’il convient d’adopter à l’égard de l’Irak Et les failles sont nombreuses. Transatlantique, d’abord. Malgré les pressions énormes qu’elle exerce sur tous les théâtres diplomatiques, l’administration américaine n’a pu obtenir l’assentiment du noyau dur de l’Union européenne. La France et l’Allemagne, rejointes par la Belgique, maintiennent le refus poli mais ferme qu’elles opposent à George W. Bush. Une guerre immédiate contre Saddam Hussein, disent-elles, ne peut se justifier en droit international. La force armée ne doit être utilisée qu’en dernier recours. En attendant, il faut poursuivre et renforcer la mission d’inspection des Nations unies sur le désarmement irakien. La seconde faille traverse l’Union européenne. Les Quinze, pourtant officiellement en quête d’une politique étrangère commune, n’ont pu s’accorder sur ce dossier. La Grande-Bretagne persiste à privilégier son lien avec Washington plutôt que de poursuivre, avec ses voisins, une intégration européenne qui aille au-delà du grand marché. Mieux: dans cette allégeance aux Américains, Londres est parvenu à entraîner quatre autres pays de l’Union (l’Italie, l’Espagne, le Portugal et le Danemark), quatre Etats candidats à l’adhésion (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie) et la majorité des pays de l’Europe de l’Est autrefois inféodés à l’Union soviétique. C’est ici qu’apparaît une troisième faille, qui épouse assez fidèlement le tracé de ce qu’on appelait le « rideau de fer », avant que la chute du mur de Berlin le déchire, en 1989. Il en résulte que les sympathies pro-américaines sont beaucoup plus affirmées dans les anciens Etats communistes que dans les pays de l’Europe occidentale. La quatrième faille se creuse, en Europe toujours, entre les gouvernements qui ont pris option pour la politique américaine, et leurs propres opinions publiques. Tous les sondages récents indiquent, en effet, que la plupart des populations du continent sont opposées, voire très hostiles au déclenchement d’une guerre contre l’Irak sans l’aval des Nations unies. Ce « divorce démocratique » concerne tout particulièrement la Grande-Bretagne de Tony Blair, pour qui les indices de confiance tombent à un minimum historique. Ce qui fait dire aux Européens convaincus, avides de consolations, que les peuples d’Europe, rassemblés dans une opinion publique commune, ont une longueur d’avance sur leurs gouvernants.

Il est réjouissant que la Belgique s’aligne aux côtés de la France et de l’Allemagne, axe moteur de l’intégration européenne, pour exprimer une position diplomatique claire, respectueuse du droit international et fermement campée sur une approche multilatérale des problèmes planétaires. Le ministre des Affaires étrangères, Louis Michel, a joué un rôle majeur dans l’adoption de cette ligne qui tranche positivement avec le « profil bas » de la plupart de ses prédécesseurs, ancrés qu’ils étaient dans l’idée qu’un petit pays ne peut adopter que des attitudes suivistes et des comportements « gris muraille ».

Sur le fond, la position adoptée par les trois pays du « coeur de l’Europe » n’a rien d’ outrecuidant, comme pourraient le laisser croire les cris d’orfraie et les reproches de lèse-majesté qui fusent depuis l’autre rive de l’Atlantique ou de la Manche. En réclamant la poursuite des inspections en Irak avant toute opération guerrière, Paris, Berlin et Bruxelles ne font que s’appuyer sur ce principe de droit international qui devrait s’appliquer de façon universelle dans un monde civilisé: on ne recourt à la guerre qu’en dernier ressort, lorsque tous les moyens pacifiques pour résoudre un conflit ont été épuisés. Or, que constatent les « trois »? Que le premier rapport des inspecteurs en désarmement de l’ONU, le 27 janvier, n’a pas fourni d’éléments accablants contre l’Irak. Que, le 5 févier dernier, le secrétaire d’Etat Colin Powell n’a pas été plus convaincant devant le Conseil de sécurité, alors que l’administration américaine avait pourtant annoncé des « preuves » selon lesquelles Bagdad poursuivait le développement d’armes de destruction massive et entretenait des rapports avec la mouvance terroriste Al-Qaida, responsable présumée des attentats anti-américains du 11 septembre 2001.

Dès lors, concluent Paris, Berlin et Bruxelles, rien ne justifie, aujourd’hui, l’adoption d’une résolution prônant le recours à la force contre Bagdad; il faut poursuivre et intensifier les inspections.

La calme affirmation de cette logique tranche singulièrement avec les réactions hystériques qu’elle a suscitées aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Après le jugement méprisant du ministre américain de la Défense, Donald Rumsfeld, brocardant l’attitude de la « Vieille Europe » pour mieux encenser les positions « atlantistes » des gouvernements d’Europe centrale et orientale, Tony.Blair s’est senti autorisé à mettre le monde en garde contre le « veto capricieux » que la France pourrait émettre au Conseil de sécurité de l’ONU. La presse populaire anglo-saxonne s’est ensuite déchaînée contre les « lopettes ingrates », ces « mauviettes lâches » qui « font le jeu de Saddam », avant de puiser dans un bestiaire alliant élégamment la mécanique à la zoologie. C’est ainsi que la Belgique, ce « chihuahua » inoffensif mais bruyant, s’est vue reprocher de rejoindre l' »axe des belettes » (sic), ainsi qualifié pour fustiger la duplicité franco-allemande.

Et puis… Et puis, Zorro est arrivé! Il ne manquait plus que lui et voilà qu’Oussama ben Laden lui-même – la voix semble authentique – vient au secours des théories américaines. Dans une cassette audio diffusée par la chaîne de télévision qatarie Al-Jazira, le maître-terroriste appelle les musulmans à attaquer les Etats-Unis pour manifester leur soutien au peuple irakien. Peu importe que le chef d’Al-Qaida répète, au passage, tout le mépris qu’il voue au régime de Bagdad, qualifié d' »ignorant et infidèle »: Washington voit dans cet appel la confirmation d’un lien entre Saddam Hussein et l’internationale terroriste islamiste. CQFD.

La colère de l’administration Bush montre son refus d’admettre qu’un quelconque « aléa diplomatique » vienne contrarier son calendrier militaire: si l’on déplace, à grands frais, une telle armada jusqu’au golfe Arabo-Persique, ce n’est pas pour qu’elle reste l’arme au pied, au risque de passer pour une « mauviette ». C’est pour s’en servir, et avant qu’il ne fasse trop chaud!

Voilà qui confirme, si c’était nécessaire, que le véritable objectif de Washington n’a jamais été le désarmement de l’Irak, mais l’éviction de Saddam Hussein et un changement de régime à Bagdad, en vue d’un remodelage complet du paysage politique et pétrolier du Moyen-Orient. Le Vif/L’Express a suffisamment répété la répugnance que lui inspire le tyran de Bagdad, bourreau de son propre peuple. Mais il a, aussi, souligné les risques démesurés auxquels une « guerre préventive » contre l’Irak exposerait le reste du monde, dans l’état de fragilité géopolitique où il se trouve aujourd’hui.

Ce vendredi 14 février, le Conseil de sécurité des Nations unies entendra le deuxième rapport des chefs des inspecteurs en désarmement de l’ONU, Hans Blix et Mohamed El-Baradei. Des pressions intenses – et souvent mercantiles – s’exerceront sur les « petits » Etats membres du Conseil pour qu’ils votent une deuxième résolution, prônant cette fois le recours à la force. On peut cependant espérer que la sagesse l’emportera, à tout le moins au sein de l’enceinte internationale. Certes, cette sagesse espérée sera de peu de poids sur le terrain si les alliés anglo-saxons décident, comme Washington l’annonce, de passer outre et de lancer l’offensive. Cette décision serait lourde en termes de responsabilités quant aux conséquences à long terme d’une telle guerre. Mais il serait plus grave encore qu’elle soit prise avec l’aval des Nations unies. Car il serait alors démontré que l’enceinte mondiale, qui n’a pas la force d’empêcher une guerre injustifiée, n’a même plus la volonté de s’y opposer.

La communauté internationale doit faire prévaloir le droit contre une guerre injustifiée

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