Initiation

Ce cinquième roman de Bernard Tirtiaux évoque l’étrange odyssée qui trimballe deux enfants du Brabant wallon jusqu’à Heidelberg (Allemagne) – et retour – lors de la débâcle allemande de 1944. Sujet quasi contemporain dans la mesure où les avanies de ces temps-là n’ont pas fini de retentir dans les mémoires et dans les consciences d’aujourd’hui, traité aussi d’une plume qui nous change du médiévisme quelque peu maniéré de livres précédents.

Il semble que ce récit de fiction soit le prolongement romanesque d’un fait vécu – bien plus modeste -, raconté à l’auteur par son père. Le fait est que Tirtiaux a su l’exploiter en l’ouvrant sur des horizons plus larges et en l’orientant vers une réflexion qui dépasse de fort loin l’anecdote initiale. Août 1944 : en refluant en pagaille vers leur patrie exsangue, les Allemands réquisitionnent tout ce qui peut améliorer leur mobilité et en particulier les chevaux. Gaillard, le fabuleux brabançon d’une ferme de Wallonie est du lot, et c’est la mort dans l’âme que la nombreuse famille vit cette amputation. Deux des fils, Mutien, 13 ans, et son petit frère Abel, dit Belo – le futur narrateur – alors âgé de 8 ans et qui nourrit pour l’aîné une admiration sans bornes et jamais démentie, décident de fuguer pour suivre les Allemands de loin et pour récupérer  » leur  » cheval. Un demi-siècle plus tard, alors que Mutien a  » disparu en mer « , Belo, en rupture d’un ordre monastique et profondément meurtri par cette disparition du frère bien-aimé, retrace leur dramatique équipée enfantine. Avec l’éclairage ajouté de lettres, dont celles autrefois adressées à Mutien par Gunther, un officier allemand allergique au nazisme qui faisait partie du convoi lugubre auquel les deux enfants allaient, malgré eux, être vite intégrés.

Au-delà de nombreuses rencontres et péripéties plus périlleuses les unes que les autres et des développements sentimentaux également apparus longtemps plus tard à Belo lors de la découverte des lettres, ce qui domine le récit, c’est bien le rapport des vainqueurs, victimes de la barbarie, aux bourreaux vaincus, confrontés aussi à leurs propres actes, à leurs remords et aux souffrances engendrées par leur collective aberration. A cet égard, Tirtiaux fait aussi la juste part de leur détresse. En évoquant notamment les retours de pauvres types, détruits physiquement ou moralement, dans des foyers où ils sont devenus indésirables. Victimes eux aussi, mais être victime sans être pour autant innocent n’est pas un statut commode à vivre, même au travers des générations successives. Gunther ne demandait pas notre pardon pour le mal commis par son peuple, mais la pitié qu’il est bon de pouvoir lui accorder pour éviter – selon les termes de Kundera repris en exergue – d’aggraver  » son malheur et le nôtre « . Message de paix et de compassion plus efficace peut-être que les anathèmes pour juguler les trop fréquents sursauts de la  » bête « .

Quant au retour d’Allemagne de Gaillard, il aura consacré le succès de cette croisade d’enfants qui ont quitté leur royaume pour un cheval, et dont, en support de sa réflexion humaniste et d’une initiation combien salubre sur ce terreau de cruauté, Tirtiaux se fait le chroniqueur alerte et inventif. l

Pitié pour le mal, par Bernard Tirtiaux. JC Lattès, 232 p.

Ghislain Cotton

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