Indridason Chasseur de fantômes

Ce n’est pas à un vieux singe lecteur de romans policiers qu’on apprend à faire des grimaces. Que M. Indridason, écrivain islandais à succès, se prénomme Arnaldur, et son héros, policier pugnace de profession, Erlendur, n’a rien à voir avec le hasard. Et si cette anagramme est approximative (il suffit de remplacer  » a  » par  » e  » pour qu’elle soit parfaite), c’est pour mieux brouiller les cartes d’un jeu toujours trouble entre le romancier et son personnage.

Quand l’interrogatoire commence, Arnaldur Indridason feint de découvrir la ressemblance.  » Pourtant, je vous jure que c’est une coïncidence, dit-il. Erlendur signifie étranger. Et Erlendur l’est à double titre : d’abord dans le paysage littéraire islandais, où le roman policier n’est pas un genre majeur, ensuite dans son propre environnement, puisqu’il appartient à cette génération qui, après la Seconde Guerre mondiale, a fui la campagne mourante pour la ville. Mais, comme beaucoup d’Islandais, il est resté au bord de la route. C’est un homme qui ne se retrouve pas dans le présent et vit dans le passé.  » Soit. Il n’empêche que cette explication sent l’alibi fabriqué à plein nez. Ce n’est pas le moment de lâcher le morceau.  » Bon, convient-il dans un sourire, il doit bien y avoir quelque chose entre lui et moi. Un personnage est un mélange d’éléments extérieurs à l’auteur et d’implications personnelles.  » Merci. Cela va mieux en le disant.

 » Tout ce qui est lié au temps m’intéresse « 

Reste à savoir ce qui lie cet inspecteur solitaire, mélancolique et dépressif à cet écrivain aux gestes parcimonieux et à la voix douce, tout de marron vêtu pour ne pas être remarqué, devenu célèbre, chez lui, à la fin du siècle dernier, et, en France, à l’aube des années 2000, dès la parution de La Cité des jarres – célèbre est ici une litote, puisque Indridason s’apparenterait, eu égard au nombre d’habitants de l’Islande, à un romancier qui, en France, vendrait 6 millions d’exemplaires par livre. Ce qui fait beaucoup. Mais n’a pas l’air d’impressionner cet ancien journaliste et critique de cinéma, fan de Hitchcock et adepte, dans l’écriture, de l’école américaine hard boiled (Hammett, Cain, Burnett…), qui dégraissait au maximum le style en flinguant le moindre mot dépassant de la phrase.

Erlendur Sveinsson, lui aussi, fait dans le laconique. Il bosse. S’accroche au dossier. Mais faut pas qu’on l’emmerde. A chacune de ses enquêtes, il exhume un morceau du passé de son pays. Et déterre ses propres douleurs enfouies.  » Tout ce qui est lié au temps m’intéresse, souligne Indridason. Je suis fasciné par sa force de destruction, par ce qu’il renferme et ce qu’il cache.  » Le polar comme quête de soi. Vieille antienne qui réunit, plus souvent qu’on le croit, le personnage et son auteur – nous y voilà.

Dans L’Homme du lac, c’est la découverte d’un squelette vieux de quarante ans qui permet un retour dans les années 1950, lorsque de jeunes Islandais partaient vivre la grandeur du communisme stalinien, de l’autre côté du Rideau de fer, et en revenaient perclus de désillusions – quand ils revenaient. Erlendur fouille, cherche et lève le voile sur une époque taiseuse. Indridason, lui, invente des fictions qui n’en sont pas tout à fait et offre des histoires à un pays qui n’en faisait guère. Pour l’un et l’autre, une façon d’exister. l

Eric Libiot

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