Indispensable Euronews

A l’heure où les géants anglo-saxons des médias télévisuels fourbissent leurs armes, Euronews l’Européenne, se trouve à la croisée des chemins. Enquête sur une chaîne d’information qui fédère les sensibilités sans les niveler

Euronews : depuis sa création, en 1993, à Lyon, elle en a fait du chemin, la chaîne paneuropéenne de l’information.  » Je la regarde plusieurs fois par jour. J’aime tout : les infos, le Mag pour la culture, la météo… « , raconte Jacqueline, retraitée.  » Dès que j’entends son générique, j’accours, c’est un réflexe conditionné « , sourit Franklin, dentiste.  » Je l’ai particulièrement appréciée lors du 11 septembre 2001 « , confie Thierry, journaliste. Et, pourtant, pas de scoop, pas de direct qui tient en haleine comme sur l’américaine CNN, pas de présentateur vedette. Non, juste une  » chaîne de postproduction « , comme on dit dans le jargon. Propriété de 19 chaînes publiques (France 2, France 3, RTVE, Rai, RTBF, etc.) et, jusqu’en juin 2003, de l’agence britannique ITN (Independent Television News), seul actionnaire privé, elle sélectionne et remonte les images pêchées dans le  » pool  » de l’Union européenne de radiodiffusion (UER, association des chaînes publiques  » européennes « , dont la turque et l’israélienne) et les grandes agences de presse. Euronews retransmet aussi des  » directs  » liés à de grands événements internationaux.

C’est peut-être cette sobriété qui plaît. Toutes les trente minutes, le journal, actualisé en permanence, égrène les grands titres de l’actualité, du sport, de l’économie et des affaires européennes, ainsi que les prévisions météo. Ah, le charme hypnotique du continent et de son pourtour méditerranéen en trois dimensions ! Les magazines sont injectés dans la grille sur le même principe de régularité : à 6 heures, revue de presse et High Tech, à 11 heures, Europeans (reportages réalisés en propre par l’équipe d’Euronews), Parlamento (actualité des institutions européennes), Le Mag, Pass et No Comment (des images sans commentaires, truc de pauvre, mais ça marche) . La diffusion en boucle est l’atout confort d’Euronews.

Au-delà, il y a la réalisation d’une utopie à laquelle personne ne croyait, hormis quelques fous du service public, comme le Liégeois Robert Stéphane, ancien administrateur général de la RTBF. Offrir, sur une chaîne unique, le meilleur des télévisions européennes à destination d’un public commun, mais multilingue, tenait, en effet, du défi. Ici, pas de langue anglaise pour unifier un continent. Sur Euronews, seuls les titres, réduits à un ou deux mots, sont en anglais, par facilité. Le reste est conçu par sept équipes rédactionnelles de 5 journalistes chacune, autant qu’il y a de langues sur Euronews : l’anglais, le français, l’allemand, l’italien, l’espagnol, le portugais et le russe. Le siège d’Ecully, dans la banlieue lyonnaise, est une véritable usine : 160 journalistes, forcément multilingues,  » pondent  » entre 8 à 9 sujets toutes les vingt-quatre heures. Un rythme d’enfer. Pour situer la performance : la chaîne fonctionne avec 30 millions d’euros par an et en 7 langues alors que l’unilingue BBC World engloutit 226 millions d’euros.  » Un sujet est sélectionné et monté, le même pour tous, sur lequel nos 7 rédactions vont faire « coller » un texte, adapté au rythme de chaque langue « , explique l’Espagnol Luis Rivas, rédacteur en chef et directeur de la rédaction d’Euronews. Pas question de refléter la sensibilité de chaque nationalité. Il s’agit, au contraire, de décloisonner, de donner le point de vue du voisin. Au diable l’ethnocentrisme !  » Quand les Français et les Italiens se disputent sur des questions d’agriculture, Euronews présente les arguments des deux parties, explique-t-il. Cette démarche est facilitée par l’abondance des sources dont nous disposons : 7 agences de presse.  » Bien avant que les télévisions françaises en parlent, les difficultés du Prestige, au large des côtes espagnoles, avait déjà été signalées au public de la chaîne paneuropéenne…  » A l’inverse, poursuit-il, nous n’adoptons pas un point de vue européaniste, artificiellement consensuel ou volontariste, puisque notre ambition est précisément de refléter les différences de mentalités qui existent en Europe, mais sans clichés.  » D’où cette sensation agréable de n’être pris ni à témoin ni à parti.

Bien que l’Allemagne n’ait pas délégué l’une de ses chaînes publiques dans le tour de table d’Euronews, cette dernière, indubitablement latine à l’origine, a toujours tourné ses regards vers l’Est. Les pays Baltes, l’Europe centrale et orientale figurent régulièrement au menu des infos, en particulier, par le truchement de leurs artistes. Un intérêt sincère qui n’a pas trompé les Russes, qui en ont déjà fait leur chaîne préférée à Moscou et qui viennent d’entrer dans son actionnariat, à hauteur de 16 %, via leur télévision RTR. Mine de rien, Euronews est devenue la première chaîne internationale en Europe, tant en distribution (sa disponibilité sur le câble ou le satellite) qu’en audience. Au premier trimestre 2002, 3,9 millions de téléspectateurs la regardaient chaque jour via le câble ou le satellite (auxquels s’ajoutent 1,4 million de téléspectateurs grâce aux  » fenêtres  » hertziennes sur certaines chaînes nationales comme Rai Uno, France 3 ou TVE en Espagne). Au même moment, CNN International ne faisait  » que  » 2, 2 millions de téléspectateurs, et BBC World 1 million. De fait, ces majors savent se montrer convaincantes, qui plus est, dans le même créneau des  » hauts revenus  » et leaders d’opinion qu’Euronews. En Belgique, la chaîne paneuropéenne est distribuée uniquement en Communauté française. Elle devance, et de loin, ses rivales anglo-saxonnes, avec ses 370 000 téléspectateurs quotidiens en décembre 2002. Les événements du 11 septembre lui ont, en effet, valu une solide percée de notoriété.

Euronews reçoit un peu d’argent des institutions européennes (3 millions d’euros en 2002) pour réaliser des  » sujets  » européens, dont elle conserve l’entière maîtrise éditoriale. Europeans, produite en propre, est une rubrique de reportages de huit minutes, à la réalisation particulièrement léchée, qui fuit l’institutionnel comme la peste, mais fait découvrir – comme dans ce très beau document sur une réfugiée tchétchène en Pologne – des sujets de vaste amplitude européenne.  » Ni le modèle anglo-saxon de journalisme ni le français ne sont applicables, explique Luis Rivas. Alors, nous avons créé notre propre style. Le style Euronews, où l’image et le commentaire forment l’accroche, et non le visage d’un journaliste. La télévision, c’est l’image.  » On l’avait presque oublié. De fait, le directeur de la rédaction d’Euronews envisage sans crainte le déferlement de reportages, de directs et d’analyses qui, avec la probable guerre d’Irak, va souligner cruellement la faiblesse journalistique de la chaîne paneuropéenne.  » Nous aurons tout le loisir de choisir les meilleures parmi les milliers d’images disponibles, sans devoir sacrifier au rituel de l’envoyé spécial qui ne se trouve pas toujours au bon endroit au bon moment, mais dont il faut passer le reportage pour justifier les frais du voyage, ou au rituel des experts, ou pseudo-experts, de plateau.  » Gonflé, le patron de la rédaction d’Euronews ? Il faut l’être pour croire en un projet qui, depuis dix ans, vit à l’heure de sa mort annoncée.

Marie-Cécile Royen

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