Images de la Révolution culturelle

Guy Gilsoul Journaliste

Les photographies du Chinois Li Zhensheng, cachées durant quarante ans, sont présentées, après Paris, à l’hôtel de ville de Bruxelles. Elles révèlent l’enthousiasme et l’horreur des années Mao

Li Zhensheng. Un photographe dans la Révolution culturelle. Bruxelles, Hôtel de Ville, Grand-Place. Du 21 février au 2 avril. Tous les jours, de 10 à 17 heures. Conférence-débat avec Li Zhensheng le 3 mars à 18 h 30. A lire : Li Zhensheng (entretien et introduction par Robert Pledge), éditions Phaidon, 2003.

Le 16 mai 1966, Mao lance, aux côtés des jeunes étudiants enthousiastes, la fameuse Révolution culturelle qui doit libérer le pays de tout ce qui, de près ou de loin, évoque le  » bourgeois réactionnaire « . Victimes de délations, de jugements populaires et d’humiliations, ils seront des centaines et des milliers, dans les sphères du pouvoir, de l’éducation, de la presse et des arts, à subir la colère des nouveaux convertis. Ils seront bien plus nombreux encore, le Petit Livre rouge à la main, à acclamer le Grand Timonier, héros inaccessible de 72 ans quand, debout devant la grande porte de la place Tiananmen, il inaugure, quelques semaines plus tard, un véritable culte à sa personnalité. Oui, Mao est désormais partout, mais surtout en image, photo punaisée au fond d’une pauvre cuisine, contour peint sur le bol, l’assiette ou le thermos, ou sourire fixé sur le coton d’un tee-shirt.

Le bruit des armes

Li Zhensheng n’échappe pas à cette histoire. Mieux, il y participe et devient  » garde rouge « . Il a alors 26 ans, et le journal pour lequel il travaille depuis trois ans lui fournit justement l’occasion de tout voir, de tout photographier, même si, au retour, certaines de ses épreuves sont  » corrigées « . Comme tant d’autres jeunes de sa génération, il veut se surpasser, parce que rien ne lui aura été épargné. Rien et même le pire. Cet espoir qu’il met dans la révolution, il le doit à la mort de sa mère (il avait à peine 3 ans) et au bruit des armes qui aura baigné son enfance à l’heure où la Chine libérait sa province natale du joug japonais. Il le doit à son frère, mort en 1949, à 19 ans, en martyr d’une armée populaire qui, quelques jours plus tard, proclame la naissance de la République populaire de Chine et applaudit la première grande victoire de Mao. Mais il le doit aussi aux revers de 1959 lorsque, à la suite d’un programme mal inspiré du parti, la Chine sombre dans une famine qui tuera plus de vingt millions de personnes.

En 1966, le camarade Li Zhensheng arbore donc fièrement le brassard qui le désigne comme  » soldat rouge de l’actualité « . Il capte, toujours mieux, le quotidien d’une révolution qui offre, selon les points de vue, des héros ou des bourreaux. Li Zhensheng est-il même conscient de ces écarts lorsqu’il photographie tout à la fois les joies, les bras levés, les chants guerriers, mais aussi les bonnets d’âne portés par les enseignants indignes, les moines et l’un ou l’autre dignitaire dénoncé ? Est-il correct de s’attarder dans un temple dévasté ou face à des sculptures sacrées coiffées de hauts cônes de papier blanc ? Là, il cadre un condamné, hier encore respecté, qui, debout sur une chaise, porte devant lui une banderole sur laquelle sont écrits ses crimes et son repentir. Qu’en pense-t-il ? Peu importe, le photojournaliste devient peu à peu un témoin gênant. Et, quand le vent tourne et que Mao veut remettre un peu d’ordre dans toutes ces initiatives exaltées dont il ne maîtrise plus le cours, Li Zhensheng se voit condamné à son tour comme un réactionnaire dangereux. Durant deux ans, on le  » rééduque  » dans une zone désertique, à la frontière de la Russie. Mais voilà : il a pris la précaution de cacher ses dix mille négatifs sous le plancher de son habitation. Ils y resteront jusqu’en 1988, alors que Li Zhensheng est, depuis 1982, professeur de photographie à l’Institut international de sciences politiques de Pékin.

Dans l’exposition, çà et là, des images restent obstinément et terriblement actuelles, et la critique du passé se mêle ici aux dénonciations d’habitudes tenaces. Est-ce alors un hasard si elles ne font pas partie des clichés  » publiables  » offerts à la presse belge ?

Guy Gilsoul

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