» Ils jouissent de leur toute-puissance « 

Michel Fourniret et Marc Dutroux appartiennent-ils à la même espèce ? Selon Stéphane Bourgoin, spécialiste des tueurs en série, les deux psychopathes sont, avant tout, animés par le même désir : celui d’humilier leurs victimes. Interview.

Le Vif/L’Express : Quels sont les points communs entre Marc Dutroux et Michel Fourniret ?

Stéphane Bourgoin : Ce sont deux psychopathes. Ils n’éprouvent aucun sentiment pour leurs victimes, qu’ils chosifient à l’extrême. Ils sont totalement centrés sur eux-mêmes. Leur égocentrisme est effroyable. Pour eux, seul le  » moi, je  » compte. Ils ne vivent que dans l’instant présent pour assouvir leurs pulsions : ils sont donc incapables de se projeter dans l’avenir, sauf quand il s’agit de concevoir leur projet criminel. Ils sont d’ailleurs obsédés par le travail de préparation que réclament leurs crimes, par la traque, le ciblage et l’approche de leur proie, comme s’ils étaient de vrais chasseurs. Ils parcourent un nombre incalculable de kilomètres en voiture. Tout cela leur procure une jouissance aussi forte que l’acte de violer et celui de tuer.

Mais qu’est-ce qui les distingue ?

La différence essentielle entre ces deux criminels se situe au niveau de leurs pulsions sexuelles. Fourniret me semble davantage mû par des pulsions pédophiles, dans sa recherche de la virginité. Dutroux, lui, s’attaquait à des fillettes par facilité, car ses tentatives de viol de femmes adultes s’étaient mal terminées pour lui. Il n’est pas forcément pédophile.

Peut-on décrire le plaisir que l’un et l’autre retirent de leurs crimes ?

Pour Fourniret comme pour Dutroux, le plus important n’est pas tant de violer des fillettes que de les humilier et de les dégrader. Souvenez-vous de la cache sordide dans laquelle Dutroux avait enfermé Julie et Melissa. Michel Fourniret, lui, obligeait ses proies à dire :  » S’il vous plaît, Monsieur, faites-moi l’amour « , avant de les violer.

De vrais pervers !

Tout à fait. En dominant à ce point leur victime, ils se drapent dans une toute-puissance dont ils retirent une jouissance totale. Et ils continuent même sur leur lancée quand ils ont été appréhendés par la justice. Quand, avant le procès de Charleville-Mézières, Fourniret demande à rencontrer la famille d’Estelle Mouzin et exige que les jurées d’assises aient été vierges avant leur mariage, c’est pour rester maître du jeu, pour ne pas finir de montrer sa toute-puissance. Même chose pour le chantage avec le huis clos pendant le procès. Il sait qu’on ne le lui accordera pas. Cela est caractéristique de la dimension manipulatrice des tueurs en série.

Pourquoi Michel Fourniret ne s’exprime- t-il pas ?

Il en crève d’envie, mais il le fait à petites doses. Il craque régulièrement. Il distille les informations et les énigmes, comme pendant l’enquête, toujours avec la volonté de tout contrôler. Cette attitude participe d’une sorte d’autoglorification. Dans les années à venir, je suis persuadé qu’il continuera à lâcher, depuis sa cellule, des bribes d’informations sur la période couvrant les années 1990 à 2000, pendant lesquelles les enquêteurs n’ont retrouvé aucune victime décédée. Juste pour continuer à exister, à manipuler. Ce qui complique le travail de la justice : dans ce qu’il avance, il y a à la fois une part de mensonge et une part de vérité, comme lorsqu’il parle des vieillards isolés dans le billet qu’il a remis au président de la cour d’assises. Il me paraît inévitable d’investiguer là-dessus, d’autant que l’on sait que Monique Olivier était garde-malade.

Michel Fourniret n’est-il pas plus manipulateur que Marc Dutroux ?

Certainement, mais pas plus intelligent pour autant. Tous deux ont d’ailleurs une intelligence très moyenne, comme la plupart des tueurs en série. Toutefois, leur intelligence est mise au service exclusif du mal. Au-delà, Fourniret a des prétentions intellectuelles, recourant à un phrasé pompeux et s’appuyant sur une forte capacité manipulatrice. Dutroux est plus basique.

Qu’est-ce qui motive Fourniret à se traiter lui-même de monstre ?

La toute-puissance, à nouveau. Il tire une fierté de sa monstruosité, car il se sent au-delà de l’humain. Dans cette position, il est persuadé d’être maître de la vie et de la mort d’autrui. Il se sent l’égal de Dieu.

Fourniret et Dutroux sont-ils fous ?

Contrairement aux troubles psychotiques, la psychopathie n’est pas une maladie mentale, mais un trouble du comportement. Les experts psychiatres s’accordent à dire que Fourniret et Dutroux sont responsables de leurs actes, qu’ils sont capables de différencier le bien du mal au moment où ils commettent leurs crimes. Ils ne sont pas devenus tueurs en série du jour au lendemain. On observe une escalade progressive dans leur délinquance : tous deux ont été condamnés pour vol ou violence avant de se mettre à tuer.

Arrive-t-on à déstabiliser de tels psychopathes ?

Les avocats y parviennent de manière spectaculaire au procès de Charleville-Mézières. Quand Me Gérard Chemla souligne les troubles de la personnalité et les pannes sexuelles de l’accusé, se référant à la fellation que Monique Olivier a dû pratiquer pour permettre à son mari de violer l’une de ses victimes, Fourniret se fâche. Ce ne sont pas des colères feintes. Il se sent menacé dans sa toute-puissance. La tactique des avocats n’est pas mauvaise du tout. Ces colères peuvent, à un moment donné, s’avérer bénéfiques. A ce niveau-là, le procès Dutroux était plus calme. Mais on attendait moins du procès Dutroux que de celui de Fourniret, dont le long parcours criminel contient de vastes zones d’ombre.

Pourquoi Monique Olivier reste-t-elle, elle aussi, muette ?

Sa stratégie de défense est suicidaire. Mais il semble que le pacte épistolaire conclu en 1987 entre les Fourniret se perpétue au procès. En échange du silence de sa femme, Fourniret minimise la participation de celle-ci à ses crimes. Un pacte mutuel de non-agression, en somme…

Tant Fourniret que Dutroux ont continué à exercer un ascendant sur leurs victimes et leurs familles au procès. Imparable ?

Ce pouvoir vient de leur propension à dissimuler certains éléments. C’est insupportable pour les victimes. Au procès Fourniret, on observe un  » pacte  » entre les parties civiles. Une solidarité inédite pour ce genre de procès. Celle-ci était beaucoup moins présente au procès Dutroux, au cours duquel des divergences de vues se sont fait jour entre les familles. Je ne sais pas si cela atteint Fourniret, mais, pour le moral des familles, cette bonne entente est importante. l

Les Clés de l’affaire Fourniret. Comprendre et lutter contre le crime en série, par Stéphane Bourgoin, éditions Pascal Galodé (les droits d’auteur sont reversés au collectif Victimes en série).

Entretien : Th.D.

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